Yves Martin, Postface à Manque à vivre de Pierre Perrin

Yves Martin
Postface à Manque à vivre de Pierre Perrin

Manque à vivre« Lorsqu’on feuillette le livre de P. Perrin, Manque à vivre qui rassemble des poèmes écrits entre 1969 et 1984, certains publiés, d’autres inédits, lorsqu’on le feuillette comme en train on cherche malgré la vitesse à trouver les caractéristiques, l’absolu du paysage, on note immédiatement l’alternance entre le poème en prose plutôt court et le long poème en vers qui, plus les années avancent, se développe, se consolide, semblable à un bâtiment longtemps inachevé, abandonné puis repris, dont enfin l’ossature se peuple de vitres, puis de rideaux, puis derrière les rideaux d’étranges voyeurs aveugles qui font comme si, taupes violemment éclairées par les tubes fluoresent d’un aquarium…

Outre cette alternance – un volet qui bat sous l’orage –, on constate que la poésie de Perrin est faite d’interrogations, à lui et il ne se ménage pas le bougre, à ses père et mère dont il éprouve à la fois la nostalgie et la souffrance, aux femmes aimées, convoitées, échappées comme on saute perpétuellement le mur du Grand Hôpital, du Grand Asile en se demandant à chaque fois de quel calibre sera la meute, cette meute qui possède l’imagination, la souplesse d’un nuage et laisse toujours quels qu’en soient la forme, le volume, voire la tête de mulot de la mort, la tête ironique, péremptoire, inattaquable. On peut dire de Perrin qu’il ressasse, qu’il maugrée, qu’il ronchonne, qu’il lamine – il emploie quelque part ce mot.

Cette poésie me fait songer aux coulisses d’un théâtre avant la représentation (mais y aura-t-il représentation ?) avec l’énervement, les colères, les confusions, les confessions, les collusions, les reproches, les réparties, les invectives, tout cela bousculé, brutalisé par le passage des poulies, des praticables, la fuite des décors, au milieu « hébété peut-être mais vivant » le visiteur, le lecteur qui vient avec son bouquet, son air province lutiner, mordre, essuyer la pourdre et les plâtres et qui repart tout plein de bruits, fureurs, noires fééries à la recherche d’un taxi hypocondre ou d’un bistrot qui, au fur et à mesure qu’il essaie de l’approcher ressemble de plus en plus aux rives incertaines, piquantes de pluies de l’Orénoque. Perrin est de la race des « dépecés » ; pas une veine, un nerf, pas un afflux n’échappe à l’œil, au canif, à la saisine […]. »

Yves Martin, [début de la] postface à Manque à vivre, 23 août 1985 [éditions Possibles, épuisé]


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