Pierre Perrin : Le temps de la captivité, in « le Cri retenu », 2001

Les Horreurs de la captivité

Poméranie, 1940-1944Des chagrins l’avaient saisie, des années durant. Certaine nuit de guerre, une porte s’ouvrait, sans un bruit. Le monde est près de chavirer quand une ombre, vêtue de noir, avance et se penche, un doigt sur les lèvres, à quelques centimètres d’un visage au milieu d’autres. C’est dans une remise, en Poméranie. L’ombre ne prononce pas un mot. Quatre paupières clignotent cependant. Et la femme se redresse, recule, tourne, disparaît. L’homme qu’elle a choisi se lève. Il lui emboîte le pas sur la cour où les chiens n’aboient pas. L’air frais plante des aiguilles à l’entour des lèvres et perce la chemise. L’homme lève les bras au ciel. Il exécute des moulinets. La femme marche devant lui, comme dans un conte.

À ce stade, qu’elle retînt son souffle ou se dressât dans son lit, elle s’échappait à elle-même. La scène emplissait son regard, sans qu’elle pût rien dire. L’autre, toute de noir vêtue, avait peut-être remarqué le torse nu qui le soir se lavait à grande eau devant l’abreuvoir, quelque froid qu’il pût faire, pour ne pas puer comme certains. Grand, des cheveux ras contre le vent, une moustache noire et drue lui creusait les joues ; le menton, trop prononcé. Elle tenait entrouverte la porte de la maison. À sa hauteur, la chaleur du foyer insidieusement caressait les pieds, les chevilles ; elle grimpait le long des mollets sous le caleçon. Et le parfum qui émanait à peine du col de la cape qu’elle déboutonnait d’une main, il l’avait déjà tenu entre ses paumes. Mais quand l’avait-il humé : au verger, avec la faux pour les lapins ; en forêt, avec la serpe, la hache ou le passe-partout ? L’invité gardait la tête penchée sur le côté.

Elle ne disait pas un mot.

Elle lui prend le poignet pour le pousser devant elle. Il entend des petits craquements. Il se transporte vers la cuisinière, tourne et retourne ses mains devant la cocotte en fonte d’où s’échappe un fumet de viande au vin rouge. Et il pivote soudain, les yeux illuminés.

En robe de laine noire, elle dressait un couvert, approchait une bouteille à moitié pleine d’une main, de l’autre une énorme miche de pain sur un plat rond de chêne patiné, au pourtour gravé d’épis enlacés. Toujours silencieuse, elle pressait des deux mains sur ses épaules pour qu’il s’assoie. Et la cocotte fumait, le couvercle à la renverse sur la nappe. Il osait à peine effleurer les couverts, les paupières battantes, les narines dilatées, l’estomac serré depuis si longtemps.

Au village, le lit grinçait sous le corps qui se tournait contre le mur, sans personne à ses côtés.

L’autre au loin entrouvrait peut-être sa robe au grand col qui boutonnait par-devant. Les mains tremblaient un peu à l’entour des côtes. Déjà, sur l’escalier étroit et rude, la lumière se faisait plus oppressante. Au beau milieu du couloir, la laine soudain par-dessus tête, une petite chemise retombait sur les reins, l’espace d’un instant. D’un geste écartant ses bretelles, l’Allemande se tortillait trois fois. Elle était nue, et lui de même.

Les corps soulevés par toute la pièce, la grande guerre, aux portes, retenait son souffle.

Une mère – le Cri retenu, Cherche Midi 2001


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