Pierre Perrin : la Maladie humaine [bref essai sur le Mal]

Pierre Perrin, La Maladie humaine, 2002

« Si la pauvreté est la mère des crimes, le défaut d’esprit en est le père. » La Bruyère, Les Caractères, 1687

Quand en famille Bébé parvient à écraser entre ses doigts une mouche, une araignée, on rit de son adresse. Au jardin, le cousin avise une limace d’un coup de bêche, il a déjà piétiné deux amours d’escargots. Plus loin c’est soudain le silence d’une cadette, que rien d’ordinaire ne fait plier : elle reste frappée à l’estomac. À perte de vue, un chauffard charge un hérisson engagé sur la chaussée, quand ce n’est pas un chat, un chiot et, si l’obscurité le permet, un lièvre. À quoi bon un coffre sans trophée ? Sinon, combien de roues aussitôt laminent la dépouille, la bouillie ? La peau rentre dans la route. Sadique, inculte ou les deux réunis, le coutumier, l’occasionnel aussi de cette adroite conduite ? Il assouvit quelle hargne anonyme ? Une telle hérésie aide à se voiler la face. Le défoulement est sans borne. Qui aiguise ses prétendus instincts vitaux ne tue que pour survivre, peut-être, un jour. Les beaux parleurs pullulent, à la mesure des fanatismes. Tout endoctrine la brute qui s’ignore et déjà propage ses convictions fraîchement viscérales. C’est peut-être que chacun retrouve un jour une pente de son être, descendue tout enfant, dans la lumière de l’innocence. Qui n’a jamais crevé les yeux d’une poupée ? Qui n’a coupé une fois les moustaches à un chat ?

Cependant l’aveuglement, la mauvaise foi, le mensonge, la trahison ne résument pas l’être humain. La part d’ombre atteste la lumière. Nos ancêtres empalaient des hérétiques, sans ménagement. Les marins de Baudelaire se délassaient avec l’albatros. « L’un agace son bec avec un brûle-gueule. » Tel vil volatile de la ville se joue-t-il des fils au-dessus des toits ? Qu’un petit maître le capture et celui-ci ne fientera plus sans vergogne. Il lui pousse une tige de fer très près du cœur, et l’agonie dure des heures. Le poitrail transpercé lancine ; la torture s’aiguise du fléchissement d’une patte, d’une aile, tandis que le sang coagule goutte à goutte. Kosinski rapporte dans l’Oiseau bariolé que, pris à un piège, un corbeau voit ses ailes barbouillées de rouge, sa gorge de bleu et sa queue de vert. Jeté à la gueule de ses congénères médusés, ceux-ci plument toutes ses couleurs. La victime retombe en vrille. À terre, elle ouvre encore le bec. Les yeux crevés, la peau à vif pleure le sang. L’oiseau déchiqueté achève de se défaire dans les labours, sous le ciel. Le bourreau a, son pinceau à peine reposé, joui d’une petite mort.

En temps de paix tout de même, et en pays civilisé, ajoutera-t-on, la cruauté reste une exception. Les adultes ne sont pas des garnements. Le racket s’arrête à l’école ! Si des voitures brûlent en banlieues, nul n’a vu de cadavre à l’intérieur. Les camps sont refroidis, les baraquements démolis, l’herbe a reverdi jusqu’en Sibérie ! La démocratie étend partout ses radicelles. La chasse n’est-elle pas plus propre que jamais ? Quel soupçon entacherait les abattoirs et, alentour, les chaînes de concentrations de veaux, de porcs, de poulets qui les alimentent ? Animaux incarcérés avant d’être sur pieds, engraissés sans souffler, pressés de toutes parts, frappés parfois jusque dans le blanc des yeux pour reculer dans des chicanes de fer, on ne vous fait pas marcher, on vous fait trépigner jusqu’à la mort. Quant à la femme, elle a gagné en autonomie ; un crime domestique n’en serait pas moins perpétré toutes les six secondes, selon Scotland Yard. Outre-Manche, le mâle en tout bien tout honneur gifle et roue de coups sa moitié, qui parfois lui rend au couteau sa délicatesse. Bon an mal an, la France concède à peu près cinquante mille viols conjugaux. Quoi qu’il en soit, qui, sauf à se salir les mains, jetterait un homme à l’eau ou le coulerait dans du béton ? Est-ce qu’on s’étripe jamais pour autre chose que des idées, ces ombres sans âme ? Est-ce que la diversité d’opinions, quels que soient les antagonismes en joue, ne prouve pas la bonne santé de la civilisation ? La paix sociale, le plaisir, la sacro-sainte économie font de telles questions déjà un scandale… Lire la suite

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