Pierre Perrin, L’espace d’une vie, notes en cours d’écriture

Pierre Perrin, L’espace d’une vie
notes en cours d’écriture [reprises au fur et à mesure de la première page]

Dès lors qu’on naît, on n’est plus qu’attente

Lire, c’est vivre, écrit Marcel Proust. Mais vivre, c’est autant lire. Le nez dans sa vie, les jours tournent comme les pages. On baigne dans la phrase, oubliant les précédentes, devinant peu celles qui vont suivre. Et si on lève la tête, on lit son inscription dans le monde. Souvent, c’est la distinction unique ; l’existence tient entière dans cette lecture. D’où les rodomontades, jusqu’à tuer un enfant dans un tambour de machine à laver ! Tout un chacun ne peut être Toutankhamon ! Or la vie, le fait d’avoir vécu de tant à tant, s’oublie, sauf exception. Un mort est-il rien d’autre qu’un titre effacé, désherbé ?

Les secrets sans partage finissent dans la tombe

Il touchait à l’obscurité de son existence et, presque aveugle, il remuait ses souvenirs. La plupart tombaient en poussière. Cherchant de mémorables nuits d’amour, il en chérissait une. D’un souffle, il l’avait traversée. Il n’avait pensé qu’à son bonheur à elle. Tel un enfant, alors, il lui aurait donné plus que sa vie, s’il avait pu. Leur première nuit, il n’avait sombré que quelques minutes, au chant du coq, entre ses jambes. Mais la densité de ce souvenir, parmi les meilleurs, se perdait, et le goût, et la voix. Organique, la vie détruit tout.

La lumière ennoblit les tombes

Ce qu’à vingt ans chacun cherche, à en perdre la tête, il le trouve, il l’éprouve et puis il s’en remet. Il le retrouve encore, il le fait même fructifier, il engendre et il aime autrement. Avec le temps, le désir fou s’étiole et avec lui l’empire des souvenirs que cet homme aurait cru son viatique, son âme même.

Croître en savoir, pour dé-croire les billevesées

Vieillir, c’est l’enfer, dit-on communément. Mais que met-on dans cet enfer ? L’arthrose, le catarrhe, une bouche édentée, l’ombre de la mort ? Quel centenaire ne se sent prêt à de nouvelles conquêtes ? Qui ne goûte la paix, parfois encore les ruades de l’actualité ? Quel manque de tact, quel regard noir rendraient une sentence ? Qui se détourne ne tue pas ; il s’efface. Tous les âges sont mortels ; tous restent adorables à qui sait rire.

Qui sait répondre à ce qu’il aime chez autrui ?

L’amour est comme la parole ; le souffle en borne les contours. Chacun l’inspire – et il s’expire. Il saisit, surprend, s’impose à qui l’accepte. Comme tout sentiment, il s’étoffe, il monte la gamme. Selon qu’il naît par l’œil et suscite un pur désir, ou par l’allure, le timbre d’une voix, un geste ou bien son ombre, par l’audace ou par la retenue, une écoute l’attise. Parfois il n’est qu’un rai et passe, au pied et sans bagage, mais d’autres fois il prend ses aises


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