Pierre Perrin, Cav 38 bât H, nouvelle I [8 janvier 2018]

Pierre Perrin, Cav 38 bât H
Une nouvelle inédite [8 janvier 2018]

Toute conviction est un obstacle à la liberté.
Cioran, Cahiers [1957-1972], Gallimard, 1997

Quelle petite fille naît princesse ? Laquelle ne rêve de le devenir ? Qui ne se lève à la rencontre du plus beau matin du monde ? Qui pourrait le lui interdire ? Parfois, du fond des sables, à la vue de Fathia, des palmiers s’inclinent et mettent l’ombre en perce. Alors, accourt au-devant d’elle « un prince-alezan ». C’est ainsi qu’elle le devine, au galop, sous ses paupières. Il met pied à terre ; tout sourire, il lui ouvre les bras. Bientôt, ils marchent à l’amble vers une oasis de bonheur. Mais le rêve se brise, avant le jour, tant de jours, en mille morceaux.
Car le quartier qu’habite Fathia tient plus de la poubelle, sans roulette, que de l’Arabie. Les garçons n’y avancent que tête baissée, sous la capuche ; ainsi déplacent-ils leur abri-bus personnel. Cette coiffe fait partie de leur uniforme de rebeu. Est-ce qu’ils se rendent compte ? En tout cas, leurs mains, au fond des poches, se touchent. Elles jouent souvent aux boules. Le rythme du yin et du yang, dans le sens des aiguilles d’une montre et son contraire, éloigne les maladies. Ils croient ces balivernes. Ils se tiennent en pointe, en tout cas ! Leurs baskets, qui rasent l’asphalte, les portent sans bruit ; Fathia ne sait où, ni vers qui, tant ils ne parlent que par bribes. Le respect, ils n’ont que son manque à la bouche. Quand ils enragent, ils lâchent de vraies poignées de clous.
Le père de Fathia, lui, est reparti faire le prince des sables et d’autres petites sœurs, sans doute, qu’elle ne connaîtra jamais. Elle ne retrouve pas sa photo, quand elle fouille dans les tiroirs, les soirs où sa mère travaille, jusque tard, et que ses aînés jouent les grands frères dans la rue. Ils se font servir. Ils la font servir. C’est elle, la petite, qui court aider maman à monter les sacs de courses au cinquième, elle qui fait le repas, sert et débarrasse, quand maman n’est pas là. Au-delà de ces servitudes qu’elle accepte, sortir et rentrer sont deux épreuves. La montée d’escalier est à l’image de la rue, peu sûre et mal tenue. On ne sait jamais qui on croise. Une fois, Fathia a dévalé dix marches, parce qu’un imbécile à un tournant lui a fait un croche-pied.
Elle n’est qu’en collège, mais sa tête est au clair. D’un côté, les gens comme elle appartiennent à des populations venues d’ailleurs, déracinées ! Certains haïssent les colonisateurs qui se vantent d’avoir fait franchir à leurs ancêtres un millénaire en un demi-siècle. Ils disent qu’il est temps de leur faire rendre gorge. Mais le grand-père, qui a traversé la Méditerranée pour travailler à l’usine, a fait venir la grand-mère. Tous deux, très dignes, s’habillent, dans la Métropole, comme des colons de naguère, pauvres, mais ils se trouvent bien ici. La grand-mère privilégie le foulard, mais elle le porte coloré. Les frères de Fathia forment tout de même la troisième génération ! Fathia, pour sa part, en veut à ce pays, la France, qui les parque, de son mépris et de l’abandon qui s’ensuit. Elle conçoit que, la femelle maintenue en esclavage, le viol autorisé par la charia et passé sous silence, la violée en d’autres contrées lapidée, le djihad devienne un idéal pour ceux qui, n’apprenant rien, se laissent retourner le crâne par des prêches. Drôle d’idéal où le sang verse la gloire, à flots ! Tewfik, son frère aîné, se laisse pendre à cet engrenage.
Le père de Fathia fut, hélas, le dernier-né, qui plus est tardif. Il s’est rebiffé, il a refusé le travail que ses aînés trouvaient acceptable. Il a préféré se retrancher, au point de se considérer en exil dans le pays qui l’a vu naître. En se contentant des aides, il est devenu une bonbonne : pire que la consigne pour le gaz ! Évidemment, il faut pointer ! De rage, il est parti retrouver ses prétendues racines. Et ses fils, réduits à la misère, sans père ni repère, se font endoctriner.
Fathia essaie de tenir tête à ses aînés. Tewfik surtout, elle en est persuadée, s’est juré de lui faire porter le voile, le noir, la prison sur la tête, la certitude de la savoir en cage. Ils profitent de la grammaire à l’école, pour faire les malins. Ils se moquent bien de l’accord, en genre et en nombre, du participe passé, des adjectifs. Ils savent à peine de quoi il retourne. Le mot participe, pour eux, c’est une tournante.
— T’es pour ou t’es contre ; et si t’es contre, t’es exclu !
La seule idée qui les exalte, c’est d’enfoncer la prof, ouverte à leur avis, tant elle tremble devant eux, parfois. Dans leur caboche, le masculin l’emporte… la preuve entre les jambes ! Fathia hausse les épaules. Mais c’est loin de suffire avec des salopards.

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