Pierre Perrin : La création littéraire — Qu’est-ce qu’un écrivain ?

La création littéraire
Qu’est-ce qu’un écrivain ? [I]

Écrire, c’est risquer un pied dans l’éternité – le leurre au carré. [Pierre Perrin]

Les Grecs admiraient la Beauté, dans laquelle ils voyaient un témoignage radieux d’une immortalité potentielle ; mais l’artiste restait à leurs yeux un fabricant. Le sens du mot poète s’est lentement épuré ; ce n’est que dans nos sociétés qu’il a perdu tout contact avec le réel. Pour autant, l’adage c’est en écrivant qu’on devient écrivain dit assez les limites du psittacisme populaire. Si le travail est l’unique moyen de forcer les limites du talent, qui lui-même ne vient pas de rien, on comprend que le terme de création soit resté en vigueur. L’invraisemblance est moins grande qu’il n’y paraît. Un écrivain, un artiste est une rose des vents que la seule raison ne peut contenir tout entière.

Pourquoi écrire ? La précocité dans l’exercice de ce qui deviendra une passion, ou un métier, caractérise la profession. Les écrivains qui ont manqué à cette règle figurent des exceptions. Si, à vingt ans, peu ont publié, rares sont ceux dont les tiroirs ne débordent pas de poèmes, de romans. À vingt ans, Rimbaud casse sa plume, Flaubert a écrit de quoi remplir un volume de la pléiade ! Il a surtout les esquisses, voire les matrices de ce qui deviendra la Tentation de Saint-Antoine et L’Éducation sentimentale. Mais le fait avéré n’explique pas pourquoi c’est lui, et non son frère par exemple, qui s’est immolé à l’écriture. Quelle est la part du choix et du destin ?

Le nombre de personnes qui, très jeunes, tiennent un journal et écrivent des poèmes, des nouvelles, un roman, est évalué à plusieurs millions en France. À quoi tient ce phénomène ? L’éducation de masse permet à la difficulté d’être de s’écrire. Qui s’en plaindrait ? La feuille blanche est une alliée ; l’écriture, un psychiatre dans l’encrier. Écrire, c’est à première vue monologuer d’une voix d’encre. C’est parler à un absent, sans contradiction ; dans le meilleur des cas, celle-ci sera différée. Écrire, c’est éclairer son âme dans sa solitude. L’être humain, quand il se croit perdu, cherche un secours. S’il ne trouve personne à qui parler ou qu’il échoue à se dire, il s’écrit. La nuit tourne en lait, la douleur s’allège, l’espace d’un instant. Nomme-t-on une douleur, une émotion, une aporie, on la circonscrit, on la projette, et ainsi on la met momentanément à distance. Au lieu de se laisser posséder par elle, on la force à prendre forme, on la pétrit et on s’en délivre. Ces épanchements ne garantissent pas que leurs auteurs deviendront des écrivains, mais bien des écrivains commencent par de tels épanchements. Un manque à vivre, à l’origine, commande à l’écriture. Éluard cite ainsi Feuerbach : « Le plus grand de tous les tourments, s’il reste sans réponse, est la source de la poésie. » Plus grand s’avère le traumatisme originel, plus durable l’écriture. La tare devient quelquefois un privilège. Mais pour ne serait-ce qu’envisager une telle métamorphose, il faut sortir de l’ordre du prurit. Un premier saut est en effet nécessaire à l’écrivain.

Est écrivain quiconque écrit un ouvrage et puis le publie. Il rend public son travail. Que ce dernier suscite quelques éloges et fasse se découvrir des crocs alentour, c’est naturel. La publication ne suffit pas. Les critiques sont indispensables à l’écrivain. Le sacre ou le massacre lui tiennent lieu de brevet. Un écrivain n’existe pas sans la reconnaissance de ses pairs. Pour autant le philosophe, l’historien, le juriste, le paléontologue, le gâte-sauce, le routard avec ses meilleurs gîtes, tous ceux qui publient ce qu’ils ont écrit sont-ils des écrivains ? Non, mais des auteurs. Si l’on excepte l’écrivain public, qui offre un service et non un art, l’usage a restreint aux seuls créateurs, au domaine privilégié de la littérature, l’appellation d’écrivain. L’écrivain tire de lui-même la substance de ses livres. Il s’expose ; il se met en croix ; il s’enterre vivant. Ou plutôt il transmue son éventuel sacrifice en œuvre d’art. « D’abord on crée pour s’exprimer ; ensuite on s’exprime pour créer. » La formule est de Malraux. — Continuer la lecture…

Pierre Perrin, [Extrait d’une conférence, Qu’est-ce que la culture ?,
in Lettres comtoises n° 8, octobre 2003]


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