Pierre Perrin : Qu’est-ce que la culture [éditorial pour Lettres comtoises, octobre 2003]

Qu’est-ce que la culture ?

« Aujourd’hui, la culture, c’est le divertissement. Nous sommes passés d’Albert Camus à Madonna, version Ardisson.
Entre ce qui intéresse mon père et ce qui passionne mon fils, pas un seul point commun : le champ culturel a explosé.
Guillaume Durand à L’Express n° 2879, cahier 2, 7-13 septembre 2006  [analyse de P. P.]

La culture est une notion complexe. Le terme dérive du latin colere. Ce verbe signifiait entre autres cultiver, prendre soin, préserver. Une telle traduction ouvre deux directions. D’une part, cultiver renvoie au travail de la terre, en vue de faire produire à celle-ci de la nourriture. De l’autre, on touche à l’âme. Car le même verbe invite à prendre soin des dieux, à préserver leur culte. L’idée de conservation du patrimoine est romaine. La culture va bien au-delà ; elle rejoint la création. Elle fait un enfant à l’éternité. Ces mots n’ont plus cours. Le tout est de savoir pourquoi, et pourquoi rien ne les remplace.

L’âme chercherait-elle un label biologique, elle se heurte au siècle dernier qui a mis la culture au pluriel. Dans cette nouvelle acception, toute d’ethnologie, le terme recouvre l’ensemble des activités, des croyances et des mœurs d’un peuple, voire d’un groupe, à un moment déterminé de son histoire. Je ne l’ignore pas. Mais à l’horizontale qui prévaut, sans mémoire, sans avenir, comment ne pas préférer ce qui fait le propre de l’homme : debout ! C’est seulement dans cette posture, la tête au ciel, que les pieds touchent à l’empire des morts. Que dit donc Hadès ?

Les Grecs plaçaient la beauté au-dessus de tout ; ils l’adoraient. Les meilleurs d’entre eux sublimaient cette adoration même. Leur objet devenait la sagesse. L’élévation de l’esprit, de l’âme, impliquait la capacité d’intéresser tout son être à quelque chose qui ne fût ni usuel, ni (bassement, disait-on) utilitaire. C’est ainsi que se comprend le paradoxe de Baudelaire : « L’homme peut se passer trois jours de pain, de poésie jamais. »

Que Dieu existe ou non, l’être humain réalise son processus chimique et vise à satisfaire ses instincts. Quoique le solipsisme soit une hérésie, force est de reconnaître que le plus grand nombre borne son existence à ce qu’il peut réaliser dans celle-ci. Le sacrifice est une tare ; les fanatiques s’en sont emparé. Le dévouement engendre de légitimes suspicions. Malgré cela, racler la vie pire qu’un rat d’égout ne satisfait personne. Il suffit qu’une passion s’empare d’un individu, pour qu’aussitôt celui-ci prenne conscience de sa démesure. Le propre de l’amour à son paroxysme est que l’autre, du fait même qu’il se donne, devient dieu et fait de l’aimé un dieu à son tour. Vivre entrouvre des mystères, quand même aujourd’hui en Occident le mystère est décrié. La moindre croyance suscite l’incrédulité, le plus souvent légitime.

La culture est donc une posture qu’adopte l’individu pour accéder à la contemplation. L’art participe de ce travail d’émancipation. Toute œuvre d’art propose une réalisation qui approche la perfection, donc la beauté et qui, en enchantant l’esprit, libère le plus possible ce dernier. La culture est ainsi l’ensemble des œuvres d’art qui aident à la sagesse. Elle vise à réduire l’aporie qui s’empare de chacun au moins une fois dans sa vie : pourquoi faut-il mourir ? Et comment, dans cette tenaille – si la vie n’est qu’une éclipse de la mort –, réussir son existence ? Sous cet angle, ce qu’ont proposé les meilleurs esprits nourrit le nouveau venu, le charge de vues si diverses, si profondes que leur point de convergence l’allège à la fin. Si ce qui est sûr, c’est que rien n’est sûr, encore faut-il, pour s’en convaincre, avoir démonté, reconstruit, et enfin pesé l’inanité même de cet adage. — Continuer la lecture

Pierre Perrin, Lettres comtoises n° 8, octobre 2003

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