Pierre Perrin : Évolution de la notion de culture [une aphérèse en vue]

Évolution de la notion de culture

« La culture est aujourd’hui semblable à une peau de chagrin – avant de tomber en poussière. »
Louis Calaferte, Bilan, Carnets X (1987–1988), Gallimard, 2003

Toute l’évolution de la notion de culture n’aboutirait-elle pas à cette déclaration que Guillaume Durand, le successeur de Pivot à la télévision, a donnée à L’Express n° 2879, cahier 2, du 7 au 13 septembre 2006 ? Le titre est de choc, en regard de la photo chic du présentateur-vedette. “À la télé, sans budget, la culture est ennuyeuse.”

« Aujourd’hui, la culture, c’est le divertissement. Nous sommes passés d’Albert Camus à Madonna, version Ardisson. Entre ce qui intéresse mon père et ce qui passionne mon fils, pas un seul point commun : le champ culturel a explosé. La télé suit tant bien que mal, sans en avoir les moyens. On a longtemps privilégié la “conversation de milieu” où des intellos de gauche chics devisaient avec nostalgie d’un temps révolu […] avec des écrivains français autour d’une table. Forcément, le résultat est ennuyeux et décevant. »

Courbet

Cette année 2014 confirme le soupçon que de la culture on ne tient plus que la première syllabe. À Ornans, ville de Courbet, le Conseil Général a fait venir d’Orsay L’Origine du monde, ci-contre, l’espace d’un été. Tout à trac, une performance a mis la Presse internationale à genoux. Une énergumène luxembourgeoise a posé assise, le sexe entrouvert par ses doigts, devant la toile, jeudi 29 mai. Le texte d’accompagnement répète jusqu’à la nausée cinq phrases, dont ces deux-ci : « Tu ne m’as pas vue. Je veux que tu me reconnaisses. » Une imploration cultureuse de première importance ! Cette fraîche œuvre d’art [l’entrouverture de sa propre “origine du monde” à deux mains à un public ici aussi complice que maigrichon] venait après celle d’une Suissesse. Le 20 avril de cette même année, à la foire de Cologne, la soi-disant peintresse helvète œuvrait à la mise bas d’une toile au moyen d’œufs colorés qu’elle expulsait, nue bien entendu, de son vagin. Combien cela vaudra-t-il bientôt ? La “Merde d’artiste” réalisée en 1961 par Piero Manzoni — à savoir 90 boîtes de conserves contenant les excréments d’icelui — valent à l’entour de 30 000 euros l’une.

La culture, chez les gens qui la prisaient, avait pris la place des religions sur le déclin. Elle visait, elle aussi, à une immortalité de principe jusque pour les civilisations qui la soutenaient… Elle était une preuve immémoriale que l’humanité pouvait encore être “rachetée”. [Combien peu d’artistes quand même pour stigmatiser l’hénaurme incongruïté du péché originel ! Combien pour aimer la femme, leur mère avant qu’elle les mette au monde ?] Les cinquante dernières années ont, en tout cas en Occident, pulvérisé toute diachronie. Plus de dieu, plus d’immortalité ! L’éphémère devenu la loi suprême…. l’immortalité, cette chimère contre nature, reste plus que jamais convoitée ! Le propre de la décadence est de ne plus voir le ridicule.

Pierre Perrin, ‘Carnets de haut bord’, [2006 pour les 2 premiers § et] 2014

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