Pierre Perrin, Secret de famille [nouvelle, 2001, corrigée en 2018]

Pierre Perrin, Secret de famille
Une nouvelle [relue et corrigée en 2018]

Toulot

Le millénaire tire à sa fin, pour la seconde fois. On veut changer de sexe ; on ne sait même plus changer de siècle. Précipité dans sa course aveugle, l’Occident a déjà préparé, redouté, célébré à tue-tête un premier changement, le 31 décembre 1999. L’Otan a depuis frappé, en juin et en rafale, au Kosovo. Mais tout, les trois missiles égarés sur l’Ambassade de Chine à Belgrade, les images d’un train serbe éventré sur un pont, à cheval sur le vide, franco de cadavre, s’est dissipé à son tour. Dans une société qui veut des protections, mais pas de barrière, le gros rire gras ruisselle sur les ondes ; nul ne distingue rien. Le changement, à date exacte, devrait attendre la fin de l’an 2000.
Ce dernier jour des morts du second millénaire chrétien, à l’heure où la nuit va tomber, Antoine pose son VTT contre la grille d’entrée du cimetière. Comment n’être pas fasciné ? À l’approche de la cinquantaine, il goûte l’inscription sur la grille : « Si nous n’avons pas été ce que vous êtes, vous deviendrez ce que nous sommes. » Tête baissée, il gagne à pas prudents la tombe où reposent ses aïeux. Ces pauvres mots – ses aïeux – disent-ils assez les restes supposés en terre ? Quoi de plus, quel geste, quelle voix, quand l’or des lettres s’écaille et que même du lichen ronge l’incrustation des noms de sa famille !
Le ciel au-dessus du mur d’enceinte vire au bleu-gris. Il fait un froid humide. Antoine savoure la chaleur de ses muscles. Il a pédalé au rythme de son plaisir sur des sentiers. Il a savouré des odeurs de prunelles sauvages et de champignons sous les feuilles croisées à de fraîches déjections. Trois biches se sont plus détournées qu’enfuies, deux renards n’ont guère pressé le pas. Sa machine au bruit pourtant insupportable, comparé au silence des bois, n’effraie guère, et lui non plus.
En général attentif au monde, le solitaire n’a pas examiné les allées. La grille n’a pas grincé, ni les graviers sous ses chaussures. Si tout paraît désert, qui est là ? Quelque vieille obstinée, entre ces murs, alors que sa tante répète à qui veut l’entendre qu’elle a trouvé le bonheur dans le veuvage ? Cependant, les vieilles paysannes ne fleurent pas le parfum de prix. Hermès ou Eau de Rochas ?
À peine plus grande que lui, sous un grand chapeau mauve ! Dans l’échancrure du vison noir, il devine un chemisier blanc à grand col. Le tour du cou semble d’or massif, malgré le motif ciselé à la loupe. À peu près de l’âge d’Antoine, elle le dévisage en souriant, quand il s’échine encore à retrouver son nom.
— Il fait bon tourner le pied, vraiment ! Un petit cousin pourtant, qui courait les communaux sur mes talons, sans un faux pas…
— Ah, Bénédicte !
La voix, miel et métal à la fois sur l’expression « courir les communaux », lui ramène donc sa cousine, sa voisine, qu’il n’a pas revue depuis leur adolescence. Elle a grandi encore, forci juste ce qu’il faut. Belle, enfant déjà, elle rayonnait. Sa mère était autoritaire, calculatrice. Nul ne savait comment la pimbêche avait conquis son Jeannot, mais le chéri lui passait tout. À travailler double, il en avait crevé. À la cinquantaine, une nuit, il avait passé. Elle n’avait rien pu faire. Sa fille élevée avait filé sur Paris, et elle, la veuve idolâtrée, le tombeau encore frais, avait tout vendu, les animaux, les machines, les terres. La ferme en dur n’intéressait pas. La maison attendrait. Six mois plus tard, elle convolait, trois villages plus loin. Un veuf lui aussi, du bien plus grand encore, l’emmenait chez lui d’où elle ne chassait pas ses fils ; ils allaient d’eux-mêmes s’établir ailleurs. Dix ans plus tard, le deuxième héritage dans son escarcelle, elle s’était encore éloignée. Elle n’en était pas moins revenue à plusieurs reprises, mielleuse et supérieure à la fois, sur la tombe de son premier mari, comme sa fille ce soir. Mais de sa cousine, au vrai, Antoine ne savait rien.
— Tu t’es construit un petit château, m’a-t-on dit, au village.
— Bénédicte, ce n’est pas bien de nous envoyer des compliments à la figure. Mais je t’offre ardemment le thé, si tu y consens. Tu te réchaufferas un instant.
Antoine en viendrait-il à sonder ce cœur, ces reins qu’enfant il a désirés, sans le dire, sans même se l’avouer ? Toute femme se défie, à raison. Et lui doit garder vif un double dépit. Sa mère lui rabâchait leur pauvreté, quand sa mère à elle dépensait librement.

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