Pierre Perrin interroge la notion de culture [deuxième partie]

Qu’est-ce que la culture ? [II]

Nos ancêtres cultivés (par plaisir) étudiaient pour comprendre la marche du monde et quelle place était dévolue à l’espèce. À l’origine était le Verbe, di[sai]t la Bible. Et puis le Verbe s’est fait chair : le Logos s’est incarné. Chez les Grecs, l’admirable formait un couple : le Logos et la Nikè, la Parole et la Victoire. Ce couple d’ailleurs ne confinait-il pas à l’androgyne ? La belle Nikè, déesse d’Athènes, berçait la démocratie. Le héros et le charisme emportant la victoire, tels étaient donc l’alpha et l’oméga de la Beauté (l’éphèbe, c’était le sanctuaire de la jeunesse). Mais le propre de l’admirable, c’est qu’il ne dure pas plus que le reste. Un haut fait chasse l’autre – la bonne mémoire est celle qui oublie vite – et le plus beau discours se voit dissout par le silence. La Bible, avec la Terre promise, abreuvait l’espérance de tout un peuple. La diaspora côtoyait la Vallée de larmes des chrétiens. Il arrivait que l’une chevauchât l'autre, sans ordre. La littérature, en rendant mémorable ce qui méritait de l’être, palliait la légèreté, les carences des mortels ordinaires. Elle a légitimé le besoin d’avenir que les seules religions ne pouvaient combler. Puisqu’on se souviendrait, et que l’exemple donné améliorerait l’ordinaire des générations suivantes, le sacrifice acquérait un sens ; il pouvait être décuplé. L’homme se surpassait dans sa vie, non seulement pour lui, mais pour les enfants de ses enfants et les siècles à venir. Il pouvait se battre pour la paix. Le sculpteur défiait Chronos. La mort était tenue en joue ; sa victoire sur la beauté paraissait moins complète. La décomposition rentrait dans l’ordre de la vie.

La culture magnifiait cet ordre justement. Le héros justifiait la mémoire ; la mémoire justifiait l’héroïsme. Mais l’homme restait à sa place – quelle que fût sa puissance, infime. L’orgueil était châtié. Par-delà la modestie de rigueur, l’essentiel faisait se conjoindre l’olive et le soleil, le couchant et la mort, l’esprit et l’éternité. Cet ordre ne tenait pas qu’à la religion qui, elle-même, aussi bien participait de la nature. L’homme percevait en effet des interdépendances – il faut pour tel fruit un arbre qui le porte et une saison heureuse – et il les acceptait pour lui-même. Alors que la science n’expliquait pas les trous noirs ni les mutations génétiques bientôt banalisées, nombre d’esprits éclairés tenaient Dieu pour un ferment (souvent douteux) de la société ; pour ce qui les engageait personnellement, un mirage. Cela mérite réflexion. Car l’indépendance d’esprit ne date pas de Voltaire, encore moins de Sartre. L’art, c’est le refus ; le tout est de savoir de quoi et comment il touche ceux qui le reprennent à leur compte. Ainsi dans le fameux sonnet de Du Bellay : « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage / Ou comme cestui-là qui conquit la Toison / Et puis est retourné, plein d’usage et raison, / Vivre entre ses parents le reste de son âge ! », qui est retourné ? C’est Homère, dans son Olympe ! L’Odyssée tout entière ne vaut rien sans la terre natale. L’affection casanière, si elle ne défait pas l’aventure, du moins la remet à sa place. Vivre sans bornes n’est rien si l’on ne retrouve pas la fidélité. Qu’on ouvre le compas : des vieilles croisades aux guerres de religions, la conquête du Nouveau Monde, tant vantée en ce siècle qui accumule violence sur violence, n’est rien sans la paix. La simple articulation adverbiale “et puis” opère ici plus de dégâts que le cheval de Troie... La culture, l’art soulèvent l’instant, le mettent en résonance, et restent des instruments de liberté.

Dans la culture gréco-romaine dont sont nourris nos classiques, l’immortalité tient une place décisive. Le sens de l’existence, pour chacun, s’organise à l’entour de cette interrogation. Mais dans Rome, dans Athènes déjà, les dieux n’abusent que les pauvres d’esprit. Croire à une résurrection, c’est autant écouter la mer dans un coquillage ! Aux yeux de Sénèque, ainsi que le rapporte Alberto Manguel dans le n° d’avril 2002 de La Nouvelle Revue française, seule la bibliothèque reste un garant contre l’oubli. Les morts ne reçoivent jamais que le pâle reflet de ce qu’ils ont donné de leur vivant. Celui-ci s’estompe d’autant plus vite désormais que la mort est un tabou. Pour bronzer, mieux vaut le soleil ; pour se bronzer, dévisager la mort est une nécessité. Cette interdiction tacite, aujourd’hui, va de pair avec le recul de la culture. Interroger sa propre existence, conférer un sens à sa vie, faire au doute une place, c’est autant tourner le dos au progrès. C’est comme si le passé n’était plus ce qui nous attend tous ! L’efficace en fait de manducation de l’existence a balayé la métaphysique. Les mots âme et immortalité relèvent au mieux du pithécanthrope. L’aspiration à l’égalité, que chacun revendique d’abord pour son propre compte, annihile les valeurs sur lesquelles la culture était fondée. —  Poursuivre la lecture…

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