Pierre Perrin, L’espace d’une vie, notes en cours d’écriture

Pierre Perrin, L’espace d’une vie
notes en cours d’écriture [prépublication à titre d’exemple]

Combien de fois aimons-nous ?

photo Abramovici

L’amour exprime un sentiment d’exaltation et de contentement. Un autre nous enchante qui nous importe plus que nous-même. La passion traduit un état. La perte de la raison caractérise celui qui la connaît. Le sentiment amoureux se contrôle jusque dans l’échange, quand la passion l’emporte sur toute autre considération. Ainsi s’éclaire, je crois, l’oxymore de « l’amour-passion ».
Or, tout le monde encense la passion. À suivre le brouhaha, ce temps seul vaudrait d’être vécu. Ce que tout le monde affirme répète une erreur quelquefois. Peut-on vivre perché au faîte d’un arbre ? Nous ne sommes pas des corbeaux, encore moins des aigles ! Ce que j’ai retenu de ces temps où je tremblais à mourir, c’est plus la souffrance barbelée que les éclairs. La joie, les nuits soulevées plus légèrement que des minutes se défaisaient, les bras de l’autre en allés. Le manque m’assassinait à chaque éclipse davantage. L’extase a ses limites, qui frise le feu d’artifices ; la durée la vaut bien. Le chantier d’une vie l’emporte sur la fête.
La sagesse voudrait museler notre besoin d’attachement, mais il résiste. La séduction nous oblige, au point qu’entre élans et retenues nous élisons des amours de substitution. Un animal nous reconnaît ; nous serons secoués de sanglots à sa disparition. Un lieu originel ou de voyage surpasse tout à coup L’Origine du monde. Un Dieu vaut une adoration, une abnégation, un sac de cendres sur la tête. Ou bien c’est une cause humanitaire ou de mémoire envers une œuvre, pire, une vedette de falbala. Cet entre-deux, le sexe au repos, forme vite un entrelacs, les zigzags une toile d’araignée ; la vie n’est que faire et refaire.
L’amour confirme en vérité notre part animale. Des bêtes pleurent leur maître ; un chien, un cheval suivent un corbillard. Tant mieux si le cadavre les ramène au cimetière ! Telle est la nécessité de l’affection qu’elle outrepasse le non-retour. Reste que, vivant trop en-deçà de ce que l’autre attend, la légèreté traduit notre faiblesse. Elle devrait décupler nos hontes. Malgré la bonne volonté, l’empathie parfois, l’amour seul scelle l’attention : il hausse ceux qui le partagent vers la connivence. Il permet l’écoute du désir à travers le silence.
Faut-il déplorer que la plénitude, seule capable de transformer le prurit amoureux en un état pérenne, frise la rareté ? Comme nos pensées, des plus extravagantes aux meilleures, l’amour ne trace guère qu’un trait. Il n’est nul besoin de nous projeter dans l’éternel. Quand bien même certains nous garderont un rai de mémoire, n’aurons-nous pas déjà disparu ? À quoi se retenir ? Même notre respiration participe de l’emprunt. Notre vie ne siffle-t-elle pas d’abord ce souffle, qui meurt et renaît dans le même instant, auquel nous ne pensons guère et que nous perdrons ?

Pierre Perrin, février 2017


Le sonnet ci-dessus pour une lecture à grands caractères

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