Pierre Perrin : l’Averse, nouvelle, in Franche-Comté [Castor & Pollux, 1999]

L’Averse, une brève nouvelle

© Pierre Perrin Malgré le trou noir, la faim, les jambes mal assurées, par-delà des violettes sous les aubépines et les merisiers lourds de pollens à éternuer, les pieds glissaient sur le sentier. Devant l’enfant, dansait la petite voix entrecoupée qui l’emmenait vers sa décharge abandonnée sous des sapins. Pour la pénétrer, il fallait roule-bouler, à se demander comment on remonterait de ce précipice. En attendant, le ciel se renversait dans un noir de résille. La nuit approchait, oppressante comme un orage qui menace, mais refuse d’éclater. Elle, elle allait et rien ne l’inquiétait, ni l’heure, ni la peur de son compagnon que même les oiseaux alentour devaient ressentir, les corbeaux surtout, que rien n’arrête, avec leurs mots d’ordre de charognards au-dessus des petites têtes.

Imperceptibles mais pressantes, insidieuses à soulever la peau, des odeurs de sous-bois, de champignons peut-être, de feuilles pourries, d’eau retenue, émanaient de partout ; cela chargeait sous le nez, comme si se mélangeaient des effluves peu communs. Le cerveau travaillait à alléger cette confusion, à en faire lever la pâte ; des cloques semblaient jaillir, en vain. Le souffle se faisait court. Il eût fallu s’arracher la chemise et peut-être la peau. Et elle dégringolait devant lui au fond du trou et riait, insensible aux pierres coupantes sur lesquelles elle semblait rebondir, aux chardons et aux ronces qui lacéraient ses poignets et ses cuisses nues. Lui, griffé, peut-être mordu par quelque vipère qu’il aurait réveillée, était près de pleurer. Cognait entre ses tempes l’éternelle rentrée dans la cuisine où sa mère, découvrant les habits déchirés et maculés, lui décocherait une paire de gifles avant qu’il ait ouvert la bouche. D’ailleurs tout au fond, sur les planches pourries où elle se redressait d’un bond en lui tendant les mains avec le sourire, il restait sonné ; il la regardait sans la voir ni l’entendre qui l’attirait vers sa bouche humide, en élevant derrière sa nuque ses mains tièdes et douces. Cependant elle le ramenait à voix très basse à lui-même, et à elle plus encore, puisque enfin il était venu jusque là. Alors lentement, à travers ses paupières qui le brûlaient, il découvrait son nez très fin, si proche qu’il lui semblait loucher. Puis il s’attardait sur les deux fossettes, avec l’envie de les lécher, de les pénétrer, l’envie retenue de se couler dans sa tendresse, sous ses cheveux dont les boucles formaient un tout petit dolmen de paille. Sa langue à elle le cherchait sans crainte aucune, le râpait un peu, poussait en lui comme si elle voulait dénicher la sienne, et toutes deux se frottaient sans hâte ni venin.

Il avait du mal à conserver les yeux grands ouverts, mais ses mains voyaient à leur place, de leurs dix doigts ; car elles s’étaient introduites sous la petite chemise de coton, au creux des reins et il devinait, par-delà le grain de la peau chaleureuse, les dunes infimes, leur déclivité, tout un lacis de nerfs qui ouvrait sur l’infini du dos et les deux hémisphères sur lesquelles il resserrait plus convulsivement ses doigts dont d’instinct il rentrait les ongles. Dans le même temps, les odeurs s’éclaircissaient. Elle sentait à l’entour de ses joues le lilas près d’éclore, tandis que montait du sol non une odeur de feuilles pleines d’eau, mais d’eau d’arômes et d’épices. C’était bon. Cela donnait d’autant plus faim qu’elle avait l’âge, la grâce et les futurs appétits d’une Vouivre. Elle avait des jambes de statue, des chevilles que le pouce et l’index pouvaient circonscrire sur les petits pieds, des mollets d’un galbe de crosse. Et les cuisses montaient très régulièrement à l’assaut. Les fûts doux s’évasaient eux-mêmes à l’entrée du grand secret. —  Continuer la lecture


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