Et si on enseignait le français en France ? par Marie-Christine BELLOSTA

Et si on enseignait le français en France ?
par Marie-Christine BELLOSTA

L’accès des adolescents au patrimoine littéraire n’est pas handicapé seulement par leur méconnaissance de la langue. Il l’est aussi par des programmes de lycée absurdement ambitieux et complexes. Dans l’intention louable d’initier les lycéens à ce qu’il y a de proprement littéraire dans la littérature, on a construit ces programmes autour de notions techniques qui rendent compte du « fait littéraire ». On n’avait pas prévu que cela stériliserait l’enseignement du français (et détournerait les élèves des filières littéraires) parce que, dans la pratique, le sens des textes passerait au second plan. Or « à quoi sert la littérature », si ce n’est à donner du sens à l’expérience que chacun a du monde et de soi-même ?

La hiérarchie de l’Éducation nationale soutient que, si ces programmes conduisent au mépris du sens, c’est parce qu’ils sont mal enseignés. Reconnaissons plutôt qu’ils ne sont pas enseignables. La preuve en est que les plus hautes autorités s’avèrent souvent incapables de fournir des sujets de bac qui respectent le sens des textes.

Le sujet 2007 des séries ES et S en offre un exemple. Son corpus rassemble trois textes hétéroclites : le portrait de Gnathon par La Bruyère (Les Caractères), un fragment de 1846 où Victor Hugo consigne une « chose vue » (publication posthume) ; le poème « La grasse matinée » de Prévert (Paroles). Le candidat doit d’abord « montrer que les textes du corpus ont une visée commune ».

Ce qui est absolument faux. Car si Prévert et Hugo évoquent la question sociale, La Bruyère n’en a cure : son portrait de Gnathon dénonce l’« amour de soi » (notion clef du moralisme classique) en énumérant les comportements haïssables qui en découlent. D’autre part, Prévert et Hugo ne disent pas la même chose de la question sociale. Prévert donne à ressentir au lecteur les émotions violentes d’un homme torturé par la faim. Hugo exprime par-devers lui un diagnostic politique : l’opulence côtoie l’extrême misère, et cette disproportion des fortunes, alliée au changement des mentalités né de 1789, va provoquer une révolution.

Non content d’encourager ainsi au contresens ceux des candidats qui choisissent de commenter La Bruyère (sujet 1), l’État-Examinateur trahit la pensée d’Hugo dans l’énoncé du sujet 3 : « À son arrivée à la Chambre des pairs [Hugo], sous le coup de l’émotion, prend la parole à la tribune pour faire part de son indignation et plaider pour plus de justice sociale. Vous rédigerez ce discours. » Il s’agit ici d’écrire avec la plume d’Hugo (!) un discours qu’il ne risquait pas de prononcer étant donné que la notion de « justice sociale », chère à notre Examinateur, n’entrait pas dans ses catégories de pensée, ni en 1846, ni plus tard. De fait, dans son discours sur « La Misère » de 1849, qui est son premier pas vers la gauche, Hugo propose d’« étouffer les chimères d’un certain socialisme » en créant un « code chrétien de la prévoyance et de l’assistance publique » car « l’abolition de la misère » doit permettre, dit-il, la « Réconciliation » des classes.

Tel est le résultat tangible des programmes des lycées qui viennent d’être paisiblement reconduits (5 octobre 2006) : le sens des mots et des textes, l’histoire des idées, les auteurs, la réalité historique, la culture, bref tout ce qui fait l’intérêt humaniste de la littérature, passent à la trappe.

Extrait d’un article publié dans le Figaro du 6 juillet 2007 par Marie-Christine BELLOSTA
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