Pierre Perrin : Histoires de famille, une nouvelle

Pierre Perrin, Histoires de famille

« La parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. » Flaubert, Madame Bovary

Le millénaire tirait à sa fin, pour la seconde fois. Précipité dans sa course aveugle, l’Occident l’avait déjà préparé, redouté, célébré à tue-tête, fin 1999. L’Otan avait frappé, en juin et en rafale, au Kosovo. Mais tout, les trois missiles égarés sur l’Ambassade de Chine à Belgrade, les images d’un train éventré sur un pont, à cheval sur le vide, sans un cadavre visible, s’était dissipé à son tour. Dans une société qui voulait des protections, sans les barrières, le rire chaque jour plus gras ruisselait sur les ondes. Nul n’y voyait plus goutte.

C’était le jour des morts. À quatre heures, Antoine, la cinquantaine alerte, posait son vélo contre la grille d’entrée du cimetière. Il gagnait à pas lents la tombe où reposaient ses aïeux. Ces deux mots – ses aïeux – devenaient aussi irréels que les restes supposés en terre. L’or des lettres s’effaçait devant ses yeux et même, par endroits, de la mousse grisâtre recouvrait l’entaille effectuée voilà plus de vingt ans par le graveur. Le ciel au-dessus du mur d’enceinte virait au bleu gris, comme si la nuit allait déjà tomber. Il faisait un froid vaguement humide, mais Antoine n’en éprouvait que plus confortablement la chaleur de ses muscles. Il avait pédalé au rythme de son plaisir sur des sentiers en forêt, savourant les odeurs des derniers fruits sauvages et de l’humus, comme si, sous les tapis de feuilles de hêtres ou d’aiguilles de sapins, couvaient d’ultimes champignons dont les arômes se mêlaient à de fraîches déjections. Il avait aperçu trois biches qui ne s’étaient pas enfuies tout de suite, deux renards à peu de distance ; eux non plus n’avaient guère pressé le pas, comme s’il dégageait, lui, sur sa machine au bruit pourtant effrayant comparé au silence des bois, une certaine bonhomie.

C’était un solitaire qui, pour rester attentif au monde, n’avait cependant pas jeté un œil sur les autres allées. La grille n’avait pas grincé, les graviers non plus ou si peu sous ses chaussures de sport. Tout paraissait désert, quand il sentit obscurément une présence dans son dos. Quelque vieille obstinée sans doute, une de ces pleureuses d’entre ces murs qui, le reste de l’année, se délivrent des convenances. Sa tante le répétait à qui voulait l’entendre : son bonheur avait commencé avec son veuvage. Mais les vieilles paysannes sentent rarement le parfum de prix. Était-ce Hermès, Eau de Rochas ? Les fruits frais l’emportaient un peu plus à chaque pas.

Elle était à peine plus grande que lui, sous un grand chapeau mauve. Dans l’échancrure du vison noir, se devinait un chemisier blanc à grand col. Le tour du cou semblait d’or massif, malgré le motif ciselé à la loupe. Quelle parure n’engage pas tout entière une femme ? Celle-ci attendait sans doute qu’on déchire les apparences, pour aboucher son âme. Elle avait à peu près l’âge d’Antoine qu’elle dévisageait en souriant. Celui-ci s’échinait en vain à la reconnaître.

– Il fait bon tourner le pied, vraiment ! Un petit cousin pourtant qui savait courir les communaux sur mes talons, simplement courir, jamais un faux pas… Il reste pourtant assez de lumière naturelle, à cette heure, pour palier les pertes de l’affection.

– Sophie !

La voix un peu métallique, quoique presque ronde par endroits – quand elle avait appuyé sur l’expression « courir les communaux » –, lui ramenait la petite cousine, sa voisine, qu’il n’avait pas revue depuis tant d’années. Elle avait grandi, peu forci, embelli sans excès car enfant elle rayonnait déjà. Elle n’avait pas vraiment changé, autoritaire depuis l’école, calculatrice autant et plus que sa propre mère. On ne savait comment, habillée trop pimbêche pour l’écurie, celle-ci avait conquis son Jeannot, mais le chéri lui passait tout. À travailler double, il en avait crevé. À la cinquantaine, une nuit, il avait passé. Elle n’avait rien pu faire. Sa fille élevée avait filé sur Paris, et elle, la veuve idolâtrée, le tombeau encore frais, avait tout vendu, les animaux, les machines, les terres. La ferme en dur n’intéressait pas. La maison attendrait. Six mois plus tard, elle convolait, trois villages plus loin. Un veuf lui aussi, du bien plus grand encore, l’emmenait chez lui d’où elle ne chassait pas ses fils ; ceux-ci allaient d’eux-mêmes s’établir ailleurs. Dix ans plus tard, le deuxième héritage dans son escarcelle, elle s’était encore éloignée. Elle n’en était pas moins revenue à plusieurs reprises, mielleuse et supérieure à la fois, sur la première tombe, comme sa fille ce soir. Mais de sa fille adulte, Antoine ne savait rien, si tant est qu’il ait accordé du crédit aux ragots qu’avaient suscités les réussites maternelles.

– Tu as construit un château, m’a-t-on dit, au village.

– Nous n’avons plus l’âge de nous envoyer des compliments à la figure. Mais, soit ! Je t’offre le thé, si tu le souhaites. Tu te réchaufferas un instant.

Était-il dans les intentions d’Antoine de sonder ces reins et ce cœur qu’enfant il avait désirés, sans le dire ni seulement se l’avouer ? Ses craintes alors s’alimentaient d’un double dépit. Sa mère au regard barbelé lui inoculait la honte de leur pauvreté, quand l’autre dépensait comme on sème. Avait-on besoin de rouge et de robes fendues, entre deux places à fumier ! Et au moindre et si rare geste de l’enfant vers sa cousine, celle-ci se moquait de lui devant les autres. La timidité congénitale, la conviction de n’être jamais qu’un paria fauchait net le garnement. Elle se moquait de lui ; il en rajoutait dans sa fuite. Il se trouvait chaque fois le nez plus long, les oreilles plus décollées et tout naturellement son regard devenait plus torve. Elle embellissait comme les blés et les coquelicots dans les blés, et lui voyait ses mains toujours plus repoussées, broyées.

– Je ne voudrais pas te déranger, après tant d’années.

Tant de franchise, comme si la moindre délicatesse avait une raison d’être, entre eux lui rappelait leurs différends. C’était vrai qu’il l’avait souvent suivie, tout enfant, sur les communaux et au fond des bois, où elle recherchait son pire ennemi d’alors, un vantard qui l’embrassait à en perdre le souffle et à qui elle donnait plus que des gages. La tête enfournée sous la jupe, le ver se tordait jusqu’aux pieds, et Antoine derrière son buisson se martyrisait. Elle le savait ! Ou plutôt il s’était convaincu qu’elle savourait le triolisme affreux qui ferait de lui un malade à vie, quelque assassin légitime. En fait, elle avait peut-être l’œil mauvais à son encontre, mais le mauvais œil, certainement pas. Vierge de toute sorcellerie, elle ne suivait que son plaisir, quand elle pouvait. Sur ce point, la femme en elle n’avait pas varié. — Continuer la lecture


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