Pierre Perrin : L’état de la langue au fil des publications et émissions de qualité !

L’état de notre langue
au détour de ce qu’on lit, entend, à droite, à gauche, et qui n’a pas de fond… [suite, deuxième partie]

Sur un site attaché à l’enseignement, tenu par des profs, on peut lire, le 4 décembre : « En amont il s’agit de repenser les options de seconde pour y faire une place à cette orientation. » Combien ce y, ringardement allègre, ajoute de poids au propos ! [Le Café pédagogique : ‘Que faire de la série L’]

Le manuel Nathan technique, pour les BTS, dépôt légal avril 2006, définit ainsi l’alinéa, page 228 : « L’alinéa, comme le paragraphe, est marqué par un retour à la ligne qui crée un blanc typographique. [En cas de ligne inachevée, sans doute ! Car si le livre va [ici] à la ligne, on ne trouve pas un seul alinéa parmi ses 240 pages. Et ça continue derechef :] C’est une portion de texte très courte, parfois réduite à une phrase. Il permet de mettre en relief une idée ou d’aérer un texte. » Cette mégabourde est signée de trois professeurs, pas moins !

Sous prétexte d’anticiper le premier anniversaire des émeutes de novembre 2005, Le Monde s’offre la belle langue des banlieues. « […] Sur ces blogs, on se présente comme des “gangsta” (gangster) ou des “bogoss” (beaux gosses). Les amis sont des “couzin” ou des “potos” (potes), les ennemis, des “bolos” (victimes) ou des “rageux”. L’écriture, difficile à déchiffrer, est un mélange de verlan, d’argot, avec utilisation du langage SMS et une accumulation de fautes d’orthographe. “Lé rumeur c ke votr ville pu la merde, votr cité é tro moche é pu la défaite, vs vs fait boloss (agresser) pr tro de villes (créteil, grigny-corbeil, courcourone) et le 95 on vs bèz !”, assène ainsi un dénommé 95sisi dans un commentaire sur le blog de deux jeunes des Pyramides, à Évry. » Luc Bronner, in l’édition du 11.10.06…

Le Canard enchaîné du mercredi 23 août 2006 relève, page cinq, que sur son site Internet la DPE de Créteil accueille les stagiaires IUFM « dans un français audacieux : ‘Ce dossier, avec les pièces demandées et la déclaration sur l’honneur stipulant n’avoir jamais exercée (sic) dans la fonction publique, doit être adressé [etc. …]pour les stagiaires n’ayant jamais exercés (sic) […] Pour les stagiaires ayant précédemment occupés (sic) un emploi […]’ ».

Le 18 juin 2006, Canal + reprend un spot apparemment officiel dans lequel une femme nue entre sur un stade en courant, avant d’être arrêtée. Le texte suivant se donne alors à lire : « Des centaines de femmes et de jeune fille… » C’est contre la prostitution ; pour autant on se demande pourquoi les femmes sont au pluriel et [des centaines de] jeune fille au singulier, dans la même phrase.

Olivier Galzi, présentant le journal de France 2 en remplacement d’Élise Lucet, vendredi 9 juin 2006 vers 13 heures 30, s’est enthousiasmé à l’évocation de je ne sais quel joueur recevant des « applaudissements géné…rals ». Bien que ce fût là une faute de présentation, orale, nul n’a bronché et surtout pas lui. Il ne s’est ni repris, ni excusé.

En accroche de Une, Le Monde du 2-3 avril 2006 écrit : « Quand un ministre ou un élu donne des informations à un journaliste, tout ses propos ne sont pas destinés à être publiés. »

Le Monde, 15-16 janvier 2006 rapporte une interview d’un ministre palestinien. Une phrase de la traduction dit ceci : « Ariel Sharon aura peu fait, peu promis, mais énormément réalisé. » [Saisi sur l’incongruité de la pensée exprimée, le médiateur du journal expliquera un peu plus de cinq mois plus tard, dans une édition du 18-19 juin, qu’énormément réalisé aurait dû être traduit par beaucoup compris.]

On trouve sous la plume de Marion Van Renterghem dans Le Monde daté du 2 juillet 2005 : « La jeune fille timide qui passe par là s’appelle Marie. Marie Modiano, fille de l’écrivain éponyme. » Voici un pléonasme, épinglé par Roger Berthet, qui en dit long sur le brouillage de crâne. Car si l’écrivain d’aujourd’hui ne peut plus que donner son som… à sa fille, alors la critique est définitivement morte.

Sur France 2, le lundi 7 février 2005, dans le cours de l’annonce des titres du vingt heures par David Pujadas, cette judicieuse incrustation [banc-titre] : « les vétos se font rare », ce dernier attribut sans ‘s’. [Toutefois, ce type de négligence se rapprochant de plus en plus, l’énormité devenue presque la règle, il faut garder raison : la négligence n’est pas de saison !]

Dans Le Monde (deuxième journal en Europe, en terme d’influence, alors crédité de 2,1 millions de lecteurs) en date du 28 mai 2004, Patrick Roger rapporte que « M. Hollande souligne » : “dans l’instant, voire même dans la rétrospective”… Que l’oral soit bancal, soit ! Mais était-il indispensable de laisser le pâteux pléonasme du ‘voire même’ (car ‘voire’ veut déjà dire ‘et même’) ? On attendrait la correction, sinon de l’amitié, du moins du journaliste, à défaut des correcteurs. La véracité n’a-t-elle pas ses limites ? [À l'attention des jeunes lecteurs : D'obédience socialiste, ce journal est tenu par nombre de ses abonnés pour l'incarnation de l'objectivité. C'est tout naturel !]

Sur France-Culture, lundi premier mars 2004, vers 7 h 17, Véronique Naoum-Grappe dans sa chronique (par conscience professionnelle préparée, réfléchie, préméditée, selon toute vraisemblance écrite) évoque « … l’enfer des autres auquel on a le sentiment de ne pouvoir rien faire. » Que peut-on faire… à l’enfer ? La langue aura fourché. Car pour lutter contre une possession de quelque ordre qu’elle soit, le “à” n’en peut mais… de toute évidence. — Continuer la lecture


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