Pierre Perrin : Les Monstres, nouvelle [NRF, juin 1995]

Pierre Perrin Les Monstres
nouvelle in La NRF, juin 1995 – Première partie

Ils avaient fait trois enfants sans se connaître. Un beau matin, ils voulurent manger et dormir sous le même toit. Amoureux, ils se trouvaient tellement heureux sur le fil du temps. Plus de dos bloqué. À deux, les mains dans les mains, quelle force ! La mort n’avait qu’à bien se tenir.

Plus jeune, Élise avait adoré un colombiculteur incomparable qui savait, le café coulé, l’attendre avec toujours une gâterie au bout des doigts. Il l’emmenait à cheval sur des brisées secrètes. Elle tira la vigne avec lui. L’avenir souriait. C’était bel et bon, l’espoir, la sève perlée, toute cette éclosion de feuilles jusque dans le cœur. Elle avait sa majorité et courait les routes. Tous les virages la ramenaient à cet homme qui la faisait toujours rire aux éclats.

Avec les années, il lui avait fait aussi un fils, Gaétan et Gaëlle, une fille ronde comme la pleine lune, rieuse et douce comme sa maman. Mais dix ans plus tard, le bonheur avait soudain versé dans la tombe.

Élise avait pleuré des nuits, des semaines, durant sept ans. Elle n’avait plus eu, pour tenir, que ses deux petits. Gaétan avait engrangé des cadeaux, presque chaque jour, pour oublier. Gaëlle, adorée où qu’elle allât, prenait tout avec appétit. Gaétan, le petit mâle, avait dû écouter des horreurs. Un oncle lui avait rabâché que si son père s’était retenu du caleçon, au lieu de prendre une femme jeune... Ç’avait été martelé entre deux rangs de vigne, entre deux tartines. La famille avait tellement haï cette femme de la ville qui était ressortie de chez le notaire avec de la terre pour ses enfants. Aussi Gaétan, la tête en cage, à l’école n’avait rien fait. À la rigueur, triturer de la matière. Et Marc surgissant, l’âme hirsute, du fond de l’écurie qui n’avait pas quitté son cœur, reniflant partout l’horreur, avait été bouleversé par ce qu’Élise lui avait révélé par bribes un peu plus chaque jour. Lui aussi, l’amour l’avait fui comme l’eau d’un tonneau trop sec. Si peu de bonheur dans sa vie, songeait-il. Son tamis avait dû être troué ; ses reins, cassés. Comme Élise déroulait doucement des barbelés derrière ses paupières. Tous deux, les sens endoloris, en étaient venus à s’apprécier au point de s’inventer enfin des surprises communes.

Antoine, le fils de Marc, disait adorer son papa. Au-delà de son métier heureusement nourricier, papa coupait le bois pour l’hiver, tondait le gazon qu’il avait semé en grand, faisait les lessives utiles, le repassage, et il cuisinait comme il écrivait : avec de grands crus. Antoine aidait le moins qu’il pouvait. Un bisou par-ci, un câlin par-là suffisaient pour se faire offrir la énième casquette de champion, l’ultime revue du plus grand frisson, sans quoi soudain vivre aurait perdu toute saveur. Et rien d’autre ne l’arrêtait. Avait-il besoin d’une flèche à ailettes pour lui et ses amis, il sciait le premier balai venu et jetait le moignon de poils derrière une poubelle. Interrogé, jamais de la vie, il n’avait tenu de balai entre ses mains. De toute façon, on l’attendait sous l’église pour frapper des balles, il n’avait pas de temps à perdre. Marc, toujours bouche-bée, restait fou à lier de son enfant-roi. Que les pères divorcés lui jettent la première pierre ! Lire la suite

Pierre Perrin, La Nouvelle Revue française, n° 509 [juin 1995]


Page précédente — Imprimer cette page — Page suivante