Pierre Perrin : L’amour, in Un voyage sédentaire, extraits II, ouvrage paru en 1986

Pierre Perrin, Un voyage sédentaire
[carnets, L’amour, extraits II]

Aimer, c’est habiter un instant l’absolu. C’est, parmi tous les ravages infligés à autrui, le plus suave. Pourtant cet acte exige une autorité sur soi-même. Il ne suffit pas que quelqu’un veuille peut-être forcer la porte ; il faut encore être présent soi-même à cet endroit, dans l’instant. Comment parfois remonter à perdre haleine son propre labyrinthe ? À l’arrivée, l’autre aura pu tourner les talons. Il faut donc attendre, mieux : précéder l’extraordinaire. Les étoiles attendent les Rois Mages.

Qui se laisse envahir, étouffer par ses rêves, pourrit sur pieds. Tout lui manque soudain. Un caillot frappe à son cœur ; la grimace est profonde. La peine reposée, il se contente de miettes ; ce n’est pas durable. Il tourne son déplaisir, sans conviction, dans sa maison, dans son terrier. Certains jours il y malmènerait la solitude, au point de rouvrir ses portes. Trop de silences tus salissent tout à grouiller pires qu’un parterre de corbeaux. On a beau se secouer soi-même, repartir de plus belle ; sa chimère reprend le dessus. Le mal retient de cerner l’angoisse, de la dévisager, encore moins de la désintégrer. Pourtant nul ne peut vivre au clair que les yeux ouverts.

Tant de gens, par les rues où ils trottent, cachent mal que le présent – si ce n’est leur présence même – les ennuient. Ainsi pour fuir au secret leur déchéance, ils se pressent à éclater. Contre le désespoir, il faut bien tout brûler de la vie, engranger tout à travers ses cellules, constamment s’électriser d’émotions, gerber la passion. La commotion, c’est le sésame. Mais est-ce le fin mot, cette trépidation de l’existence ? Est-on sur terre pour déraisonner, à en crever ? Un tel dépassement des contingences n’assure rien qui tienne. Il n’est que la raison pour effriter la mort.

Au contraire de l’amitié où l’estime s’en tient à la raison, la passion confine aux années-lumière. L’absence crée l’enfer. Tout alimente la transe et la brise dans le même temps. Entre ces deux extrémités, l’amour élit quelqu’un et reconnaît intrinsèquement une âme dans un corps. Ce mouvement exige une réciprocité, sinon l’amour sans réponse – par inappétence, mépris momentané – légitimerait presque le droit des mufles. Mais il est tant d’êtres pareils à un diamant que c’est un bonheur de devenir expert. La parole s’instille, comme en enfance. Le monde prend la forme d’un visage lumineux. Mille douceurs exacerbées dénudent l’âme qui décline ses caresses. La grandeur du plaisir se mesure à sa part de désintéressement.continuer la lecture

Pierre Perrin, Un voyage sédentaire, notes, éditions Possibles, 1986

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