André Campos Rodriguez lit La Porte de Pierre Perrin

Pierre Perrin, La Porte
et autres poèmes, éditions Possibles, 96 pages


André Campos RodriguezC’est une heureuse surprise que de découvrir un petit (mais très dense !) choix anthologique, en deux parties, de poèmes en prose de Pierre Perrin, édité tout spécialement pour le festival de Montmeyan, dans le Var, l’été 2018. On découvre ainsi des extraits de La vie crépusculaire (prix Kowalski de la ville de Lyon, Cheyne éditeur, 1996) qui s’ouvre avec le texte “La Porte”, porte « de la ferme séculaire » où l’auteur va vivre son enfance et sa jeunesse, et qui donne ce titre inaugural au choix entier ; suivi Des jours de pleine terre, vingt poèmes choisis d’un recueil inédit en préparation, que nous allons désormais attendre avec une certaine impatience !
« Le poète consigne en effet une part de l’homme que la société fait mine d’ignorer ou bien s’emploie à bâillonner », peut-on lire dans le texte “La Poésie”. J’imaginerais bien dans cette phrase une partie de ce qui peut-être motive Pierre Perrin lorsqu’il se décide enfin à écrire. La Mère est décrite sans concession : personne dure – déjà pour commencer avec elle-même, qui n’arrête pas de trimer du matin au soir, sans une once de compassion aussi. Dans le village, “La Toussaint” ce n’est pas très gai non plus, même si « on fête la mort, en habits du dimanche ». Dans “Le Change”, le poète se relit et « le dégoût l’accable […] Vers la beauté, qui le fascine, il fait un pas, deux ; il recule. » C’est un combat terrible contre soi-même qui s’engage : « L’air lui manque, tout lui manque. Le cœur imberbe, les frustrations à vif, la moindre égratignure le ravage. Ravir veut davantage. »


Heureusement, il y a des pages plus réconfortantes et chaleureuses, comme celle qui rend hommage à “La Femme aimée” ou comme dans “Évidence” : « Le désir au large va, vient, les yeux grands ouverts. Tu chantes l’éternel printemps. Au cœur est notre amour. Il n’est pas de plus belle place. »  Et puis il y a ce texte qui est solaire pour la femme (toujours) aimée, que j’aime beaucoup, car il m’évoque la poésie de Jean Malrieu et ce « temps éternel pour aimer ». C’est dans la partie III de “La paix au large” :
« C’est étonnant comme une voix peut ouvrir les bras.
« Tu es venue, tu m’as levé d’entre des eaux noires pour m’emporter vers un présent perpétuel. Je n’ai plus regardé que toi, tremblant, mais tellement heureux de te rassurer, pour me rassurer moi-même.
« Nous voici nus, entre les livres, le jardin ; de l’un à l’autre nous allons, des mésanges plein la tête (qui jamais n’ont été plus libres). »
L’amour neuf est tel que toutes les fleurs et tous les fruits lui appartiennent.
Dans l’écriture de Pierre Perrin, il y a du Janus, qui fut considéré comme le dieu des Portes, justement, car comme lui elles regardent de deux côtés. Quand les Romains étaient en guerre, on ouvrait les portes du temple de Janus pour signifier que ce dieu était aussi parti au combat. On les refermait quand la paix était rétablie. Le lecteur se retrouve donc avec deux versants, ou deux visages, mais l’unité de l’ensemble est sauvegardée grâce au style impeccable et rigoureux du poète.

André Campos Rodriguez, sur son blog, le 4 octobre 2018 


La lecture de Murielle Compère-Demarcy —>

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