Michel Baglin lit La Porte de Pierre Perrin

Pierre Perrin, La Porte et autres poèmes
Une note de lecture de Michel Baglin sur Texture

recueil La PorteAvec ce recueil paru pour le festival de Montmeyan, Pierre Perrin propose un choix de poèmes en prose extraits de deux de ses recueils, La Vie crépusculaire, épuisé depuis longtemps et Des jours de pleine terre, inédit.
De La Vie crépusculaire, prix Kowalski 96, j’écrivais dans La Dépêche Magazine, Toulouse, le 12 janvier 1997 : Le recueil est, comme les précédents, marqué par le souvenir d’une enfance paysanne et pauvre. Mais on y chercherait en vain la moindre concession à la rusticité. Perrin évoque une vie âpre, prosaïque, laborieuse et fruste en des textes hantés par la solitude, la fatigue, la mort. La vérité poignante que recèlent les scènes suffit à faire la force et l’universalité de cette poésie de l’émotion toujours confrontée à la précarité de notre condition : « Si peu d’années pour tenter de vivre, et tant de gaspillées dans des tunnels sans fin », à travers une écriture charnue, rugueuse parfois, mais où les métaphores sont chargées d’énergie vitale et s’éclairent d’une lumière intérieure.
Qu’on y évoque des amis, et « leur cœur est tanné de soleils mis en gerbe ». Qu’on y parle des femmes, dont la présence éclaire toute la seconde moitié du recueil, et c’est alors la sensualité qui sauve de la déréliction dans un « monde toujours à refaire ». Ici l’on aime avec « des forces nourricières » et les plus beaux poèmes sont probablement ceux consacrés à l’amour physique, qui se confond avec la célébration de la terre et peut-être de la présence reconquise : « Sous l’homme fait perçait l’enfant toujours perdu, mais le plus souvent maintenant il jouissait au présent ». […]


Les vingt poèmes choisis parmi ceux qui composent Des jours de pleine terre, recueil inédit à ce jour, sont de même veine, ou plutôt de même glèbe : incarnés, ancrés dans le monde, la joie et la souffrance des êtres (hommes et bêtes). Des textes puissants, qui reviennent sur l’enfance : « La peur sur les rochers, le souci dans la ferme, la cécité partout aident mal à pousser droit », brossent des tableaux rustiques : « La casquette facétieuse, les mains nouées sur le manche de fourche – une nuit sans lune, la chasse fermée, il a dépecé un chevreuil », évoquent le bûcheronnage comme le travail du luthier, l’art : « L’art est amour, sinon rien. Nul ne témoigne pour la mémoire seule, mais pour le plaisir d’être au monde », le printemps, l’amour, la révolte aussi, par exemple contre un faux Résistant honoré par le canton à son décès qui suscite la parole violente : « Ce monde est à vomir, et encore ça l’engraisse ».
On l’aura compris, on est loin ici de la poésie ornementale ! L’expression y est ramassée, en voici un exemple en deux phrases : « Quand la passion paraît tarie, un séquestre s’établit. On sent épaissir sa corne intime ». Le questionnement métaphysique y est simple mais pérenne : « entre l’éternité pour le croyant et rien à qui rompt les œillères, qu’est-ce que vivre, sinon s’approprier l’infini particulier d’une éclipse de la mort ? » Et la réponse hédoniste malgré la noirceur de certains poèmes : sur la terre entière, « la plénitude est notre unique raison d’être ».

Michel Baglin, in Texture, lundi 10 septembre 2018


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