Murielle Compère-Demarcy lit La Porte de Pierre Perrin

Pierre Perrin, La Porte et autres poèmes
Une note de lecture de Murielle Compère-Demarcy


recueil La PorteL’exergue reprend l’état d’esprit de l’entreprise placée sous le signe de l’amitié vraie qui soude les âmes sœurs et fraternelles, généreusement, fidèlement, entièrement. À l’instar de « la poésie que nul ne lit », l’amitié ici célébrée se donne et se partage dans ces rencontres intègres d’autant plus précieuses que les rendez-vous fidèles et fertiles sont rares.
Composé de deux parties reprenant douze extraits de La Vie crépusculaire – prix Kowalski de la ville de Lyon, 1996 – et vingt poèmes choisis d’un recueil inédit, Des jours de pleine terre – cet opus nous embarque dès sa première de couverture en ouvrant l’horizon des possibles avec sa photographie du Large signée Christine Perrin, ainsi que par son titre : La Porte, véritable invitation au voyage. Voyage aux côtés d’un poète par ailleurs créateur de la revue Possibles ( aujourd’hui en ligne), critique littéraire ayant collaboré à La Nouvelle Revue Française avec une quarantaine de notes de lecture.
La Vie crépusculaire (1ère partie) s’ouvre et nous ouvre La Porte d’une « ferme séculaire » où la vie rude, rugueuse, laborieuse laisse passer les courants de la vie – des bêtes, des paysans – entre les pièces domestiques – l’étable, la cuisine, « l’écurie blanchie à la chaux ». Comme pour laisser circuler un peu d’espace et de chaleur à l’ordinaire frugale, aussi avare d’attendrissements que « les fenêtres où vivre accaparent peu de soleil sous les poutres », entre les alvéoles de la ruche journalière (« […] on travaille à en crever »).
Dès ce texte d’ouverture la voix du poète Pierre Perrin-Chassagne se reconnaît, dans sa capacité à simultanément abstraire et a contrario concrétiser – d’une situation, d’un état des lieux, d’un événement – toute une symbolique vrillée aux chevilles du vécu.
Ainsi, passée “La Porte” de « la ferme séculaire », la vie s’éprouve dans le lit des mots par le charroi de pierres vivantes qu’ils bougent, par les alluvions qu’ils transportent dans leur cours biographique et mémoriel qui témoigne du labeur observé, incorporé, restitué.
Concise et sans concessions l’écriture du poète Pierre Perrin-Chassagne accède au cœur des choses sans états d’âme, mais puissamment. « […] la mémoire est une traîtresse aux yeux crevés », écrit-il. « L’enfance clouée vive sur la porte de grange, le jour ne cesse pas de se lever. » Le poète a le trait puissant des mots denses et précis qui visent leur cible et la fulgurent en même temps qu’ils en atteignent la mire de réalité et émotionnelle.
Le monde a ses portes ouvertes, chacune sur leur mystère, et le poète Pierre Perrin-Chassagne exerce son regard actif pour nous y faire circuler, sur les seuils et dans les entre-deux, là, sur le seuil du monde besogneux des paysans, de « la terre », des femmes de labeur aussi dont « La Mère » qui « travaille autant qu’un homme », « récure » « à s’user les poignets », le soir « cassée sur la chaise » ; ici, sur le bord des départs, quand il s’agit de « Partir » POUR partir ; là-bas, dans l’entre-deux (comme l’on ferait feu de tout bois entre deux portes, deux foyers) exigeant quoiqu’inconfortable de l’infini du poème.
« Le poète consigne (…) une part de l’homme que la société fait mine d’ignorer ou bien s’emploie à bâillonner. » Et toujours le poète Pierre Perrin extrait du fatras ou de la complexité de la réalité, les mots qui visent, tirent, pointent, et touchent avec force dans le mille le cœur sensible des choses.
« La poésie », écrit-il encore – avec une concision comme aphoristique (cf. pour exemple : « La solitude est un verger qu’aucune horloge n’oriente ») – témoigne « d’une faille intérieure, d’une tectonique de l’impossible ». Ces traits d’évidences fulgurantes, soulevées par le poète, accompagnent dans son style un goût pour l’épilogue inattendu, de la chute surprenante (comme être « Debout ! » : « débouter la mort »).
La poésie est, tout compte fait, sur le seuil vibratoire des pas de porte où d’aucuns lui tournent le dos, la fuient, où d’autres la plaquent face contre terre ou la menottent, la musèlent, ou l’ignorent. Sur le pas des portes comme prêtes de marcher sur un sol qui se dérobe. Mais, « une rosée lève l’espérance », chante le poète, et les messages qu’il délivre, en même temps qu’elle célèbre la « terre des longs désirs », alors qu’il rejette toute forme de rancœur (« renifle, crache l’amertume ! »), nous (re-)tiennent par la puissance de frappe, l’empan large de l’accueil de ses mots dressés pour agrandir encore l’envergure d’un sourire où la vie nous ouvre ses portes pour, toujours, « tenir debout, dans la prison sans ouverture » avec pour horizon « de paisibles métamorphoses » sans noire ambition de vouloir « jouer de la tenaille dans l’histoire », d’écraser autrui catapulté par un « égoïsme carnassier » avec « des soucis de taupe ». Pour, toujours, oser le risque de vivre, coûte que coûte, à hauteur d’Humanité, à hauteur d’hommes non étrangers aux autres et à eux-mêmes, libres comme l’espérance. Oser « L’Équilibre » dans « L’Écart », et vice versa, dans le paradoxe brûlant du Vivre ici, du Vivre ailleurs où prendre flamme « comme un nuage d’altitude ».
Retrouver souffle dans la respiration parfois courte du réel, l’ample trajectoire fulgurante du poème.
Tenir debout, « Gisant debout », aussi ferme qu’ « un paysan du cosmos » arraché à la terre pour la cultiver, la célébrer ; retourné en elle pour la travailler, la faire fructifier ; retrouvé en elle comme au labeur de ses mots à l’instar du grand poète « plus grand que son corps d’homme sous la terre » (« Gisant debout », in memoriam René Char).
Des jours de pleine terre relancent des questions, levées comme un lièvre dès la caboche échaudée de l’enfance. Pour exemple celle-ci, dès le premier poème choisi de cette seconde partie « Mais le partage, des épines dans la tête, comment la rejeter ? » résonne avec celle-là de La Vie crépusculaire : « L’espérance en désordre, comment l’entrer de force dans notre vie ? » (“Partir”). Avec encore ce tour de phrase et d’esprit surprenant. Avec encore l’évocation de la férocité du Vivre répercutée dans la vibration sensible et la tonalité comme mimétique de la phrase. Violence du Vivre comme « Force de l’ignorance » où « Petits, on fait les rats, à la fin de l’hiver. On se hisse dans des tonneaux pour les brosser. Le moisi coupe la gorge et les poignets. On abat des nids au bout des poutres, par tous les temps, au sommet de quelques frênes aussi. Pas de poids, peu de risques ; les petits doigts poussent des ombres d’anges. »
Violence du Vire comme “La bascule” de « la moitié de son destin ». Dénouement, épilogue du Vivre inattendu, comme va la vie. La Vie entre songes et mensonges, (é-)ployée dans son absurde absurdité (forcément sur-jouée pour survivre ?) : « Mais à quoi rime un tel mensonge, tandis que l’immobilité, la fixité, le vide absolus s’avèrent encore plus dénués de sens ? »
Absurdité de l’absurde d’une vie vouée, au fond / jusqu’à la fin, à la raison du cœur, au cœur des autres, car « la plénitude est notre unique raison d’être. »
Et l’« on n’écrit que de soi, mais on écrit pour les autres », puisque « nul de témoigne pour la mémoire seule, mais pour le plaisir d’être au monde ».
Et être au monde d’une certaine façon, modelée / modulée par son propre « caractère » au sens de La Bruyère, avec une adaptation, au mieux choisie, à sa propre mesure : son rythme personnel : « la poésie m’aura fait vivre à ma mesure », affirme pour sa part Pierre Perrin-Chassagne.
Une thématique appuyée semble s’affirmer aussi dans l’écriture en cours Des jours de pleine terre : celle du « clair visage » de l’amour qui « fait (s’)élever jusqu’au ciel ». Avec une correspondance, marquée du sceau de « L’Évidence », entre la célébration de la femme aimée et l’appel du Large (cf. les quatre poèmes de “La paix au large” et la première de couverture).
L’amour, tout compte fait, est un « voyage toujours nouveau » qui nous « tend […] toutes ses rives » – comme La Porte où les seuils n’exsudent pas de leurs « suées d’être » comme lorsque les veines de la vie – artères, rue, canaux des sensations – ne hurlent plus mais, au contraire assurent et augment la latitude du Vivre aux vastes envergures de l’existentiel que l’on sent / qui se sent vivre comme un battement de fenêtre où le jour neuf chaque tour de sang neuf flamboie, voiles déployées du cœur, « des mésanges plein la tête (qui jamais n’ont été plus libres) » que lorsque l’Invitation au Voyage s’ouvre sur le Large escorté par les oiseaux du Poème, loin « des élites qui lévitent sur la corruption carnassière, quand écrire à la craie devrait suffire sur une ardoise où lire la tendresse ».

© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.) 28 août 2018

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