Aline Angoustures a lu Le Goût de vivre de Pierre Perrin, Possibles Hors-série, 2025
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  • Aline Angoustures a lu Le Goût de vivre
    essai de Pierre Perrin, Possibles Hors-série, 2025

    couverture

    À propos de l’essai Le goût de vivre de Pierre Perrin, beaucoup a déjà été écrit et fort bien, mais il y a des plaisirs de lecture que l’on ne peut laisser passer sans essayer de les écrire.
    L’une des constantes qui me touche profondément et me semble rare et courageuse chez Pierre c’est la lucidité de ses questionnements sur lui-même, et donc sur nous. Des interrogations toujours formulées en poète, avec sa langue si particulière, évocatrice, serrée, lyrique tout à la fois. Je cite : « Malgré la dissolution de nos rêves amniotiques, en apparence, nous accumulons des expériences depuis la conception ou peu s’en faut. Tel souvenir appelle des ricochets, de la beauté ; un autre dispense des douleurs. Toutes les traces de mémoire, des cicatrices perceptibles aux bouffées de béatitude, sont plus que gigognes. À côté de merveilles engrangées, combien de dépits accumulés ? Tout partage brûle, de la glace à la grâce. Les chagrins réitèrent les coups de boutoir, l’asphyxie, les pleurs, la rage. Les victoires chargent les défaites, mâles et femelles, parfois à tenon et mortaise. Tels moments de calme embaument la rosée. Un lièvre attend la hase sous le trèfle. L’amour somnole entre les bras. Comment conduire sa vie vers le bien, entre tant d’autres sûrs de leur bon droit, sans douter de ses capacités ni être dupe ? L’angoisse est une antienne le cœur serré, sa crécelle. »


    Et cette dernière question, toute la question de la conduite d’une vie et ses embûches, celles des écrivains comme celle des autres. « Le combustible importe : les passions de la découverte, autrui à tout âge et ses amoureux sommets ; les réalisations nous accaparent. Si ce qui fait l’alpha et l’oméga pour chacun ne vaut presque rien pour autrui, qu’elle importance, la porte refermée ? »
    Cette sincérité s’unit à la précision, un mot essentiel, si souvent perdu de vue, noyé dans l’à peu près et les discours convenus et cela est vrai, pour Pierre Perrin, dans la poésie comme dans la société : « Si le sens des mots varie entre deux interlocuteurs, la communication tousse. À l’échelle d’un village, de tout un pays, le bazar est garanti. Tout le monde le répète à travers les siècles, “Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté” écrit Confucius en Chine, cinq siècles avant J.- C, et Platon, un siècle plus tard, en Grèce cette fois “La perversion de la cité commence par la fraude des mots.” Au XVIe siècle, en France, Montaigne écrit de même “La plupart des occasions des troubles du monde sont grammairiennes. Nos procès ne naissent que du débat de l’interprétation des lois et la plupart des guerres, de cette impuissance de n’avoir su clairement exprimer les conventions et traités d’accord des princes.” [Essais, II, 12]. Au Siècle suivant, au Pays-Bas : “La plupart des erreurs viennent de ce que nous n’appliquons pas convenablement les noms des choses […] Et de là viennent la plupart des controverses, je veux dire de ce que les hommes n’expliquent pas bien leur pensée et interprètent mal celle d’autrui.” [Spinoza, Ethique|. Enfin, au XXe siècle, on attribue à Camus : “Mal nommer les choses, c’est ajouter à la douleur du monde.” Comment, de quoi se nourrit cette faute ? L’enthousiasme de l’enfant si avide de comprendre s’étiole. Trop occupé, l’adulte devient moins exigeant. Fatigué, il accepte des significations douteuses. » Significations qui, il faut bien le dire, sont sans cesse répétées tant et si bien que l’on perd le dérapage de vue.
    On retrouve cette franchise et cette précision dans les commentaires de Pierre Perrin sur la poésie et ses évolutions. « On aboutit aujourd’hui, dans la critique, à la représentation d’une poésie sans syntaxe, sans figures. » [Pour la poétique, essai, Gallimard 1970, p. 114] écrit-il, ou encore « Faux marbre, l’écriture blanche carbonise. »
    « Depuis un siècle, l’ukase de la modernité, le critère d’excellence pour les snobs, tient en un mot : la forme. Il est demandé à tout moderne d’inventer, chaque matin, le poignet et ce qu’il tient. En fait de remonter le concours Lépine à grandes enjambées, de Mallarmé à Echenoz, nos sommités de plume ont surtout caressé le palimpseste de la nullité. Le rasoir l’authentifie. À qui la faute si leurs manœuvres instillent du dégoût aussi bien chez le lettré que chez quiconque ne s’en laisse pas conter ? N’en déplaise aux rabatteurs de subventions, la jauge est imparable. La forme, la forme… c’est autant juger un amant sur son apport d’une position inédite au Kamasoutra. »
    Cette phrase merveilleuse parodie La Fontaine : « Le fond sans la forme est peu de choses. La forme sans le fond n’est rien. » Pierre Perrin défend une poésie de l’émotion dans un très belle réflexion sur laquelle je m’arrête : « L’émotion trouvée dans les arts ne vient elle pas suppléer la rareté de l’amour ? L’émotion n’est-elle pas nécessaire au passant, au lecteur, à l’auditeur, à la longue mémoire, comme elle l’est au vivant qui chérit l’autre ? Comme le dieu des Chrétiens, trois en un, la littérature doit émerveiller, toucher et donner à penser. Ce que tait la société, intimité comprise, est son sujet. »
    Cela me rappelle cet extrait que j’avais noté dans l’essai de Jean Clair, La responsabilité de l’artiste [Gallimard, le débat, 1997] : « Le rôle le plus haut de l’art a toujours été d’appeler les êtres et les choses par leur nom, de les appeler précisément mot à mot comme on dit face à face. Justesse de la parole et de l’image qui est de le rappeler à nous, de les nommer et de les tourner vers nous, toutes les choses, “jusqu’aux animaux mêmes”, selon le mot admirable de Rimbaud. »

    Aline Angoustures, Le Livre des visages, 5 juin 2025

    Entretien avec Jeanne Orient (21 juin 2025) —>

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