Pierrick de Chermont a lu Le Goût de vivre
essai de Pierre Perrin, Possibles Hors-série, 2025
La lecture de cet essai, sous forme de chroniques, est très simple et très difficile. Auparavant, je lisais un ouvrage épais et dense d’un des plus grands philosophes français vivants. Lui aussi demandait un effort d’attention, mais l’exigence requise par Le Goût de vivre me paraît plus grande car plus inaccoutumée.
Précisément car elle provient du style. Perrin s’appuie sur des phrases simples, ciselées, avec des mots choisis, précis, retenus non pas au nom d’une esthétique, pour faire motif, mais pour répondre à un but : aller au plus juste pour s’exprimer en franchise – ce qui n’interdit pas l’ironie. Aucune difficulté apparente donc, puisqu’on propose des phrases bien construites, claires dans leur intention et leur propos. Leur lecture devrait être dès plus aisée. Hé bien, non, car de telles phrases demandent qu’on leur laisse du temps pour se déployer, d’aller au bout de leur propos, et plus encore : elles demandent un libre acquiescement, ou une libre objection, ce qui est plus exigeant qu’une phrase sur motif, laquelle se satisfait d’une simple reconnaissance de son originalité, autrement dit d’une complicité de façade.
En pratique, le texte n’appelle pas le lecteur à « enquiller » les phrases les unes après les autres, mais à patienter, à marquer une pause après chacune. Il est fréquent (banal) de parler des blancs d’une écriture et de vanter son silence qui transporterait les essences d’une mystique rares et précieuses. Rien de tel ici. Le silence de l’écriture relève de celui d’un atelier, dans lequel un artisan, attentif et attentionné à l’ouvrage qu’il façonne, un peu fier aussi, tient à distance le lecteur qui n’ose entrer et qui, du seuil regarde les mouvements précis et lents qui s’exécutent sans commentaire (en silence). Ainsi, la difficulté de lecture du Goût de vivre ne tient pas à quelques gratuites acrobaties techniques, mais au tempérament et à l’esprit qui s’y expriment, lesquels vous tiennent en respect, ou plus exactement, « appelle au respect de », c’est-à-dire, vous invite à considérer ce qui est lu avec attention ; or, concédons-le, cet effort nous est peu familier (désormais ?).
Pour inciter le lecteur à répondre à cet appel à l’attention, souvent la phrase se conclut par un point d’interrogation, laquelle invite le lecteur à une pause autant qu’à s’interroger. De même, l’auteur use volontiers des figures de style sollicitant l’attention (l’outrance, la litote, l’allitération, etc.) et se garde de celles favorisant la distraction (l’analogie, la substitution, etc.). Ou encore, l’auteur fourbit ses textes de phrases à la formulation très ciselée afin d’obtenir la plus grande brièveté. Plus la phrase est rapide à lire, plus elle dégagera (ou devrait dégager) du temps libre rendu au lecteur. Peut-être, si l’on devait concéder une coquetterie chez Perrin, elle est de vouloir trouver la formule définitive (surtout pour exécuter d’un mot une attitude de vie absurde ou un auteur vaniteux), la « Phrase absolue », quête dont il regrette après Barthes l’abandon.
Une exception toutefois à cette démarche d’artisan de l’écriture : quand l’auteur évoque un confrère ayant écrit sur Courbet. Alors, on entend la voix s’échauffer, le débit s’accélérer, pointant sans complaisance les erreurs, les approximations sur la vie et l’œuvre du peintre qu’il connaît comme peu d’autres. À être auteur, on n’en est pas moins homme…
Bilan : la lecture du Goût de vivre est exigeante par l’effort d’attention inaccoutumée qu’elle requiert. En contrepartie, les fruits de la lecture sont savoureux, riches, goûteux ; mais surtout, la forme déployée répond exactement à l’invitation qui court au long de ces pages : nous autres humains, nous gagnerions à « baisser d’un ton » (Deguy), à nous présenter les uns aux autres sans faux-semblants, à nous moquer, et non à nous rengorger, du ridicule dans lequel nous nous complaisons (et dont nous nous affligeons sans oser nous en ouvrir à nous-même comme aux autres).
- — Le Goût de vivre, essai, avril 2025, 160 pages, 16 €, sur ce site —
Descriptif du volume et sa possible acquisition- #
- Olivier Stroh a lu Le Goût de vivre (sur sa page Lettres, 15 novembre 2025)
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- Pierrick de Chermont a lu Le Goût de vivre (note inédite du 20 mai 2025)
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- Daniel Guénette a lu Le Goût de vivre sur son blogue Dédé blanc-bec, le 7 juillet 2025
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- Entretien avec Jeanne Orient 21 juin 2025
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- Lecture par Aline Angoustures,le 5 juin 2025
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- Lectures brêves d’Enza et de Sophie, mai 2025
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- Parme Ceriset a lu Le Goût de vivre, in Le Livre des visages, 13 mai 2025
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- Élisabeth Loussaut a lu Le Goût de vivre, courriel, 12 mai 2025
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- Carmen Pennarum a lu Le Goût de vivre, in Le Livre des visages, 10mai 2025
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- Retours intermédiaires à propos du Goût de vivre (avril, mai)
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- Retour de lecture de Jacqueline Fischer, courriel, 28 avril 2025
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- Retours de lecture de Paloma Hidalgo et William Burch, 20 et 21 avril 25
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- Retour de Delphine Leger in Le Livre des visages, 10 avril 2025
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- Retour de Jean-Robert Comte, in Le Livre des visages, 10 avril 2025
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- L’Escale de Jeanne avec Florence Crinquand [cf. estampe de couverture]
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- Un extrait lu par Alain Lagarde [vidéo 2 mn]
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Quels thèmes couvrent cet essai ? L’existence humaine et la littérature. à travers sa petite quinzaine de chapitres – Qu’est-ce que vivre ?, Le point d’amour, Le Sacré, la religion, Vivre apprend à écrire, Littérature en sachet, L’exactitude en charpie… – L’auteur donne son point de vue, ici avec scepticisme, là avec certitude, ici avec prudence, là avec une outrance pesée au trébuchet. S’il se livre à cet exercice, ce n’est pas pour convaincre son lecteur – il n’ignore pas les limites de ses propres réflexions – mais pour l’inciter à faire la vérité en soi ; et ce, sans complaisance puisque seul ce travail lui paraît source d’humanité véritable. Ou pour le dire autrement : en s’exposant par des prises de positions qu’il assume sans fausse pudeur, Pierre Perrin nous rappelle qu’il importe moins d’avoir raison que de s’efforcer de penser (par) soi-même ; car seul celui qui s’y essaie, non seulement est plus disposé à appeler un chat un chat, mais aussi à écouter et à dialoguer avec l’autre, et donc prêt à s’enrichir d’une humanité partagée. Ainsi, en basse continue, chapitre après chapitre, l’auteur tient une note qui invite à la responsabilité de soi vis-à-vis de soi ; quittons le verbiage des grands mots, nous morigènerait-il, détournons-nous de leur impudique exubérance ; soyons francs avec nous-mêmes, attentifs à ce qui est notre portée, aux hommes et aux êtres auxquels nous sommes liés ; soyons humbles, précis, (voire minutieux, « vingt fois sur le métier » nous redirait-il après Boileau), soyons fiers (sans arrogance) et cessons d’être les gobe-goujons de nos propres renoncements. D’ailleurs, dans une formulation très perrienne, il nous rappelle : « La grandeur de l’homme ne tient-elle pas d’abord dans le regard qu’il porte à sa petitesse ? » (p. 85).
Dans ce réveil de l’esprit, le rôle de la culture, et de la littérature en particulier, est considérable (essentiel) aux yeux de notre auteur. Il n’est pas fortuit que le chapitre intitulé « Vivre apprend à écrire » est consigné dans la table des matières comme « Vivre s’apprend pas à pas ». Les deux termes s’équivalent : écrire et pas-à-pas. D’où sa virulence dès que la culture renie sa vocation humanisme d’être « un moyen pour accéder à la contemplation » ; ou quand l’art ne vise plus à « enchanter l’esprit », à « le libérer le plus possible » (p. 90) ; et qu’il se détourne par veulerie de la beauté, laquelle ne manifeste en retour aucune complaisance, ayant le défaut « de rester impitoyable » (p. 83). De même, comment ne pas maudire la littérature quand elle renie sa vocation de rendre mémorable « ce qui mériterait de l’être » (p. 91) et travestit les saute-ruisseaux en figures tutélaires ; ou quand elle veut prendre le pas sur la poésie, en la rabaissant ou en lui déniant toute raison d’être – dont celle que Perrin propose : « unir à son sommet les vivants et les morts » (p. 19) ; ou encore quand elle regimbe à sa tâche qui serait d’« être la pensée accédant à la beauté dans la lumière » selon du Bos ; et que notre auteur reformule comme celle de protéger et promouvoir le « bon livre », celui « qui apporte le monde sous le nez, avec une fragrance de la formulation, une langue de couleurs », et qui « ravit, au sens premier, [qui] soulève le lecteur » (p. 99) ; ou enfin quand elle parjure son acte de foi : « La littérature devrait émerveiller, toucher et donner à penser. » (p. 109)
À cet aune, il est intéressant de relever les auteurs qu’il cite : il alterne des classiques – donc si méconnus et maltraités aujourd’hui (Montaigne, La Bruyère, Pascal, La Rochefoucauld, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, mais aussi Homère, Tite-Live…) – des auteurs d’hier, comme Camus, Gracq, Barthes (sauvé in extremis), Delacomptée, et des contemporains anonymisés – pour mieux les pourfendre – et pour lesquels il a moins de considération que les extraits de presse qu’il cite et source, car eux, du moins, ancrent la réflexion dans le temps présent, tandis que la vanité des premiers est sans âge.
Il faut maintenant revenir au titre de l’essai : « Le Goût de vivre ». Il passe s’abord par le goûteux que sa plume veut nous partager. Elle est petite-fille spirituelle de celle de Montaigne (de nombreuses fois cité), tout en étant moins à gambade (phrases plus courtes), étant plus à poings serrés, toujours prête à en découdre sans coup férir ; elle est peut-être plus sensible à la puissance irradiante du « Point d’amour », tout en confessant une plus grande lassitude de notre bas monde et, à mots couverts, son manque d’appétit à davantage s’y attarder. Peut-être aussi, elle s’adresse avant tout aux jeunes générations qui viennent, alors que celle de Montaigne se réservait à ses contemporains (« mes parents, mes amis »). Peut-être encore, la plume du glorieux bordelais voulait le faire « matière » de son livre, là où notre comtois, fils de paysan, a souci de transmettre son sens du combat, à encourager son lecteur à faire preuve de vigueur, de droiture dans l’adversité, et surtout à ne pas répondre à l’invite de se noyer dans le tout petit verre d’eau tiède des grands médiocres du haut du pavé (il y a également du La Bruyère dans la plume de Pierre Perrin). Malgré ces nuances, les rassemblent une même lucidité narquoise, une même générosité bourrue, la soif d’un bonheur, « avidement recherché », une prudence dans les jugements et surtout et enfin un même goût du vivre. L’un et l’autre, non seulement veulent promouvoir un art de vivre, mais aussi décèlent le fondement de l’humain en nous. Perrin voit (ou nous propose de voir) cette source rafraîchissante, insatiable, invaincue dans notre âme, celle qui serait en nous plus vivante que nous-mêmes avec « son rythme, ses éclairs et sa lenteur ensemble. C’est pourquoi elle nous dépasse » (p. 154).
Pour conclure, ou plutôt ouvrir, laissez-moi partager quelques citations, à méditer comme on savoure de vieux alcools [ci-dessous] :
Pierrick de Chermont, 20 mai 2025
Citations« Un peu d’intelligence conduit à rabattre l’orgueil qui supporte la taille. La modestie témoigne de la qualité d’un homme sûr de soi. » |
et 12 entrées choisies
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