Olivier Stroh a lu Le Goût de vivre de Pierre Perrin, Possibles Hors-série, 2025
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  • Olivier Stroh a lu Le Goût de vivre
    essai de Pierre Perrin, Possibles Hors-série, 2025

    couverture

    Pierre Perrin, le mécontemporain

    Le Goût de vivre, ce titre est à la fois une promesse et une provocation, surtout dans le contexte actuel où beaucoup déplorent une forme de désenchantement résigné. Malgré les dérives de notre époque (la superficialité, le consumérisme, la perte de repères, le nihilisme…), il y a dans cet essai de Pierre Perrin une pulsion irrépressible de vie, une soif d’authenticité. Ce livre, c’est une tentative de mettre des mots sur cette tension entre le constat d’un monde qui parfois nous échappe et l’élan vital qui nous pousse, malgré tout, à continuer.
    L’essayiste y a cette démarche irremplaçable : comme Montaigne avant lui, il forme la lectrice et le lecteur en se formant, en s’écrivant. Un des fils conducteurs du livre est la quête de l’autre et de soi : la tentative de comprendre le monde d’aujourd’hui. Perrin explore l’amour de l’écrit, cherche un antidote à l’aliénation moderne, interroge également le religieux, dévoiement, selon lui, de la philosophie dans un monde aseptisé et violent. Cette dimension spirituelle, discrète mais néanmoins présente, donne au livre une profondeur philosophique qui invite le lecteur à réfléchir à ses propres valeurs. Enfin l’auteur développe une espérance humaniste chevillée à la plume : malgré un regard critique sur la société, il ne cède jamais au désespoir. Son optimisme, même teinté de mélancolie, est contagieux et incite les lecteurs à redécouvrir le « goût de vivre ».
    Qu’est-ce qui donne sens à la vie ?
    Dans ce qui s’apparente à une réflexion intellectuelle sur le sens de la vie aujourd’hui d’un écrivain, sur la littérature, sur les mots, Pierre Perrin propose un constat parfois âpre sur la modernité. Le Goût de vivre est donc une réflexion dense et érudite qui invite à une quête constante de l'autre et de soi-même, et le titre annonce d’emblée une célébration de l’élan vital, qui ne tombe ni dans un optimisme béat, ni dans un pessimisme sombre. Il explore avec une lucidité parfois brutale les contradictions de l’existence : comment trouver du sens dans un monde marqué par la superficialité, la consommation effrénée et l’érosion des valeurs humaines ?


    Comment écrire et lire dans un monde asséché ?
    À travers ses chroniques, il dresse un constat critique de la modernité, dénonçant une société qui privilégie l’efficacité et le matérialisme au détriment de la profondeur et de l’authenticité, un petit monde des lettres où les avant-gardes ont épuisé l’inspiration des aèdes. Pourtant, ce constat n’est jamais nihiliste : Perrin insiste sur la résilience de l’espoir et sur la capacité des auteurs, des lecteurs, des citoyens, à se réinventer. L’optimisme qui affleure subrepticement dans ces pages profondes, c’est celui d’un combattant, pas d’un naïf ; d’un pasteur des mots qui deviennent l’arme du crime : « Les mots jouent double jeu, a minima. Aimer dit plus que « je t’adore et veux coucher avec toi ». Est-ce le couteau qui assassine ou le boucher qui le brandit ? » (P.135, Seul le silence aide à tenir parole)
    La littérature à l’estomac
    Et cette foi dans l’Homme et la vie ne doit pas cacher un constat âpre sur le monde contemporain, les lettres de nos jours. Pierre Perrin critique tous azimuts : les auteurs, leur langue, les médias, les éditeurs mais aussi les lectrices et les lecteurs qui ne sont plus exigeants. Cette perte de « goût », observée d’un regard lucide, trop lucide, sur la modernité, s’explique sous sa plume parce que notre société privilégie l’immédiat, le superficiel : les écrans qui hypnotisent, les slogans qui remplacent les idées même dans la littérature, la consommation de textes rapides qui étouffe le désir véritable. C’est cet amoindrissement de la culture du lectorat que l’auteur fustige à raison : « Certains peuvent ne pas subodorer la littérature. Enfants, ils n’ont lu aucune fable de La Fontaine. Adultes, ils ne lisent pas davantage. […] Montaigne a tout embrassé. Sa langue a vieilli, éructent les snobs, occupés qu’ils sont par leurs écrans, trop dépités pour lire le français du xvie siècle. […] « Tous ces gens qui n’ont pas de talent, que deviendraient-ils sans tous ces gens qui n’ont pas de goût » Cesbron persifle juste. » (P.111, Littérature en sachet). Or, ailleurs, il érige, lui, la lecture comme acte vital, dans le sillage d’un maître : « Lire, c’est vivre, écrit Proust, que sa chambre tendue de liège abritait. Mais vivre, c’est aussi lire… le monde tel qu’il se presse à notre rencontre. » (P.19, Qu’est-ce que vivre ?)
    C’est donc tout naturellement que la charge porte essentiellement sur la littérature depuis le xxe siècle qui a vu le triomphe des avant-gardes : « Toute œuvre digne de ce nom re-éclaire le monde et propose une façon de la vivre. Faire œuvre, c’est établir un socle. La culture, l’art soulèvent l’instant, le mettent en résonance, et deviennent des instruments de liberté. Au contraire, le nihilisme des avant-gardes, la transgression pour tout sésame importent une nouvelle aliénation. Un art qui n’instaure pas la liberté appelle des matons, non des livres en fête, encore moins des lecteurs. Mais il ne sert à rien de trépigner. » (P. 92, Qu’est-ce que la culture ?)
    Pierre Perrin fustige à raison la littérature de divertissement mais aussi le reniement des auteurs dans leurs exigences qui ont été subordonnées à une recherche stérilisante de la forme : « Depuis un siècle, l’ukase de la modernité, le critère d’excellence pour les snobs, tient en un mot : la forme. » (P.65, Modernité, cache-misère de l’ignorance ?) Dans un souffle hurlant, il proclame ainsi son dogme en lettres capitales : « Le mien fait un clin d’œil à La Fontaine : Le fond sans la forme est peu de chose ; La forme sans le fond n’est rien. » (P.105-106, Dissipation du goût)
    Il est fascinant de lire sous cette plume érudite et implacable des lignes qui n’hésitent pas à déboulonner une statue jusqu’alors intouchable : Roland Barthes. « À la fin de sa vie, Barthes déplorait le massacre de la langue française. Il déplorait la perte de « la Phrase absolue », massacre auquel il avait contribué en imposant… la modernité. Le Ponte avait assuré l’éclat du terne. Selon Compagnon encore, le classicisme lui manquait. Une mort prématurée l’a empêché de réviser son dogme. » (P.105-106, Dissipation du goût) ; « Dans l’essai Les Antimodernes (Gallimard, 2005), Antoine Compagnon donne à lire combien le Barthes aspirant écrivain a renié in extremis ses ahans vers la modernité. Il y campe aussi un Gracq en froid définitif avec la supercherie surréaliste. » (P.102, Dissipation du goût) Et il est salvateur que l’auteur rappelle, pour déplorer que l’idée ait disparu sous les coups de boutoir des injonctions des avant-gardes et de la paresse généralisée à l’heure de l’immédiateté des réseaux sociaux, que l’art est l’enfant du travail et de la rigueur : « L’art naît à ce prix – la rigueur – ou plutôt il naissait. Le xxe siècle a brisé la belle ordonnance. L’ère de la modernité, avec les manifestes, le soupçon, le tohu-bohu des avant-gardes, a prétendu démystifier et donc rendre à la réalité nue l’acte, le fait d’écrire. » (P.102, Dissipation du goût)
    Contre la dictature de toute foi aveugle
    Une énigme demeure après la lecture d’une des prises de position les plus polémiques et en même temps les plus tranchées de l’essai : Pierre Perrin est-il athée ? Sa charge contre les religions y est implacable : « Le sacré ne devrait-il pas être réduit à la soupape de sûreté de l’ignorance ? […] La foi, qui conduit à récuser toute logique, pulvérise et la science, et les preuves. Elle fomente le religieux, l’idéologie, le sectaire. Elle a servi l’art qui le lui a bien rendu. Elle reste la ruine de l’homme. Les livres saints, Bible, Coran en tête, n’ont-ils pas tué plus d’hommes qu’ils n’en ont sauvé ? […] Le jour où disparaîtront peut-être les religions, les idéologies, les croyances de toutes sortes, l’homme enfin réfléchira par lui-même. » (P.69-70, Le sacré, la religion). Et l’on se dit que sa foi est placée, irrémédiablement, en la pensée, en la littérature, en la réflexion des intellectuels dont il est, des écrivains, des philosophes, véritables dieux de son Panthéon personnel.
    Parlons maintenant de la forme de ce livre : Le Goût de vivre est le livre d’un intellectuel poète qui écrit avec rage et sensibilité, érudition et intelligence. La poésie y est naturellement célébrée comme essentielle par ce poète qu’on connaît bien : « Celle qui me fascine aussi, expression d’un trouble qui emporte la raison, c’est la poésie. […] Comme un enfant cherche sa voie, le poète balbutie et lève un rythme qui le jette en avant de lui-même. » (P.19, Qu’est-ce que vivre ?). Pierre Perrin convoque des références littéraires, philosophiques et culturelles avec aisance, tout en restant accessible. Son écriture, empreinte de poésie, touche autant le cœur que l’intellect, la passion que la raison ! L’un des chapitres, très montaignien (« Je sais que je ne sais rien »), est ainsi titré : « Vivre apprend à écrire ». Ici, l’auteur fait son miel de tout, vie comme livres, expériences comme lectures, et écrit ainsi : « Si j’ai considéré que je ne serais pas mécontent de mourir, tellement le prétendu progrès (musique, chanson, poésie, littérature, avec tout ce qui les détourne de leur cour) me fatigue ; j’ai considéré la délivrance ; rien ne presse. Noircir du papier, non ; mais tenter d’en faire jaillir la lumière… Devant quitter le rivage, dévisageons l’horizon. » (P.83).
    Et puis, il y a la forme…
    Reconnaissons que dans cet essai dense et exigeant, où chaque phrase est essentielle, dans chaque texte (court, leur longueur allant de trois à dix pages) construit « à sauts [longs] et à gambades [profondes] », l’auteur pose autant de questions qu’il apporte de réponses. La richesse des thèmes et la profondeur des réflexions peuvent certes rendre l’ouvrage exigeant pour des lecteurs non habitués à ce type de prose introspective ou à une critique littéraire parfois acerbe. Mais celles-ci n’en apparaissent que plus précieuses pour les lecteurs qui portent haut la réflexion, qui ne se contentent pas des brouillons superficiels que sont les essais de BHL ou de Michel Onfray et trouvent ici un essai personnel et engagé, littéraire et philosophique, compilant chroniques, études et extraits de journal, où l’auteur (poète, romancier et critique littéraire) explore avec une grande sensibilité des thèmes comme le sens de la vie, l’amour, la maladie de la civilisation, la politique, le sacré, la religion, la culture, les lettres, et la perte de goût dans notre société moderne. L’ouvrage, qui s’étend sur plus de cent-cinquante pages, est structuré comme une mosaïque d’écrits, où chaque fragment contribue à une vision globale : une méditation sur la vie, l’écriture, la lecture, ses luttes et ses désillusions.
    Et puis, il y a le style. Quoi qu’en pense Pierre Perrin, qui ne semble pas rétif à cette idée, « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface ». Son style est personnel et engagé, ne s’excusant pas de demander pardon pour ce qu’il écrit. L’écriture de Perrin est décrite comme « flamboyante » et « érudite ». Elle mêle poésie, introspection et analyse sociétale, créant un ton qui oscille entre l’admiration et la révolte. Il faut dire que la poésie est sa première langue, qui lui a sûrement appris à traquer le mot juste, celui qui fait vibrer. Mais son essai reste accessible, parlant au cœur autant qu’à l’intelligence.

    L’essai d’un poète en équilibre sur une pensée
    Pierre Perrin marche toujours sur un fil, sait ce que cela veut dire, dans un équilibre constant : on a l’impression que ce livre est né d’une conversation avec lui-même, qui se prolonge avec les lecteurs : il s’adresse à quelqu’un, cherche à le toucher, à le provoquer parfois, dans un équilibre savamment maîtrisé.
    Connu comme le directeur de la revue Possibles, Pierre Perrin est un observateur attentif de la société contemporaine, et cet ouvrage reflète sa démarche : une réflexion à la fois personnelle et universelle sur ce qui donne du sens à l’existence. Publié par les éditions Possibles, une maison d’édition indépendante en lien avec la revue, le livre s’inscrit dans une démarche de liberté intellectuelle et de quête de vérité, des valeurs chères à l’auteur, où la parole reste vive et indépendante, ouvrant le champ des « possibles » dans une scène littéraire française contemporaine noyée entre l’accessoire des best-sellers, les publications de Bolloré et les « mémoires » des influenceurs et influenceuses du web. En somme, c’est une tentative de dire ce qui est possible, ce qui résiste à l’uniformisation. La revue et le livre partagent cette conviction que la parole, quand elle est sincère, peut changer les regards, ouvrir des horizons.
    Conclusion
    Le Goût de vivre est une œuvre qui ne laisse pas indifférent. Pierre Perrin y déploie une pensée riche et nuancée, portée par une écriture à la fois ciselée et passionnée. Cet ouvrage est une invitation à ralentir, à réfléchir et à redécouvrir ce qui fait l’âme d’un « honnête homme », même dans un monde imparfait. Il s’adresse à ceux qui cherchent à concilier critique sociale et espérance, érudition et émotion, dans une quête intemporelle du sens de la vie, qui explore avec une rare intensité ce qui donne du sens à nos vies. Pierre Perrin semble nous y dire, un sourire aux lèvres, après un court silence méditatif : « Prenez le temps. Prenez le temps de lire un poème, de parler vraiment avec quelqu’un, d’exercer votre esprit critique. Débranchez-vous des écrans, regardez autour de vous. Le goût de vivre, il est là, dans ces moments où l’on se sent pleinement présent, dans ces livres qu’on lit avidement, dans ces instants où l’on se pose pour réfléchir. Et n’ayez pas peur de chercher, même si c’est difficile. La vie vaut toujours la peine d’être goûtée. »

    Olivier Stroh, sur sa page Lettres, 15 novembre 2025

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