Échos à Une mère, le Cri retenu,
Par Corine Aubineau, Le Livre des visages, 11 novembre 2025
J’ai quitté il y a peu le ventre d’Une mère, le cri retenu de Pierre Perrin. Les échos d’une enfance à la campagne vibrent encore, lecture chaude en petits sabots roses, qu’il faut bouchonner sur la paille fraîche, la vie est à ce prix. Le sens s’infuse, se diffuse, en prose poétique, l’esprit happé et le cœur pris. L’écriture ose, souffle, entre humilité et remord, entre questions et souvenirs, le narrateur est un conteur. Dans une « humanité qui pullule », la mémoire rassemble l’intime et le commun. Au beau milieu des pages qui bruissent, les larmes en dedans, s’est glissé dans ce récit, une histoire de chien errant… Un chien venu d’ailleurs, porteur de l’étrange, un exilé en vadrouille qui cherche la tendresse de la caresse, le chaud du coin d’une grange, côtes saillantes sous une peau tendue, habitué aux mots railleurs et aux cailloux des sans-cœur. Un être vivant, venu sans nom, devenu fidèle, sans laisse et sans collier, l’attachement grand à l’enfant. Tant, que l’on pourrait s’imaginer que ce chien ait quelque allure humaine…
Un jour trop tôt venu, les mains serrées sur son tablier, rouges de froid et de lessive, la mère n’a rien dit, sous les yeux de l’enfant, le voisin, à deux bras levés vers le ciel, a laissé la hache s’abattre. Le sang a jailli, le chien immobile à jamais, trainé sur le tas de fumier. Il était venu d’un nulle part lointain, avait porté son petit maître dans la carriole bricolée, en envolées de rires et de bonheur, sous les flocons de neige, au printemps dans l’herbe verte et les pâquerettes. Il avait aimé aboyer aux corbeaux, aux lapins, aux ombres noires ; de sa tête, il avait réchauffé les genoux, sa tête posée là, le souffle doux ; Youpi, fidèle en toute liberté. Fermer les yeux très fort. Les rouvrir très grands. Les lettres brouillées s’empatouillent de lourd chagrin, il est toujours là, immobile, page blanche, rouge sang. Les poules grattent le sol, le vent fait craquer les branches, personne ne semble remarquer que quelque chose vient de se briser dans le cœur de l’enfant de huit ans. La mort sans raison.
Dix ans plus tard, un jour le père mourra. Résurgence de la douleur. Est-ce elle, la douleur, qui fait écrire ? Donne-t-elle au lecteur ce que l’écrivain, au fil des mots, découvre de lui-même ? Une avancée pas à pas, une pause pour reprendre souffle, la rencontre de l’espérance pour devenir la raison d’être de l’écriture. Comprendre qu’il faut être heureux et responsable pour donner sens à la vie, m’a écrit un jour, un ami.
Pleurer, je peux – entre les lignes –, pour comprendre que la vie reste la vie. De l’amour à l’oubli, ne cesser d’y penser, souvenirs brûlants de neige taiseuse, sentiments tressés au futur. Paysages et personnages peints d’émotion, la tête penchée, prise entre les mains. C’est bien mystérieux une mère, l’enfant le sait déjà. Peut-on cesser d’écrire sur les mères ? Nos adorées, nos haïes, nos aimées… Nos mères ! Nos mystères, nos brouillards sentimentaux, révélation de l’étrangeté tissée entre désordre et création. Nos mères ! Aux vies intérieures opaques, énigmes jusqu’à nos derniers jours. De leurs contradictions que comprenons-nous ? À leur façon, elles ont formé les êtres complexes que nous devenons, avec nos histoires et nos luttes.
- Cinquante articles ou retours de lecture pour Une mère, le cri retenu précédés de cinq brefs extraits du récit
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- Retour par Eric Grundmann, Messenger sur Le Livre des visages, jeudi 19 février 2026Anti-vipère au poing, c’est un cri pas tout à fait retenu d’amour pour une mère qui en a manqué ou qui n’a pas su l’exprimer. Pour elle c’est trop tard, mais pour vous – et pour nous – ce beau livre.
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- Retour par Corine Aubineau, Le Livre des visages, 11 novembre 2025Nous écoutons, tremblons, sourions, les larmes tendres ou cruelles creusant le chemin où il nous a convié. Sur les flots de l’émotion et du sens décuplé, la peau frémit, le cœur bat, respiration par le ventre.
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- Étude par Daniel Guénette sur son blogue, 26 juillet 2024Quel embarras pour les historiens au moment de choisir les plus beaux extraits d’Une mère, les plus représentatifs de la qualité de l’écriture de l’auteur ! Sa prose est remarquable ; par moments, on croirait lire quelques-unes des plus belles pages du répertoire français.
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- Nouveaux retours courant 2023-2024 dont un article de Pascal Adamet échos d’Annie Christy, Michel Lamart, Patricia NeverTal, Aline Angoustures, sur Le Livre des visages
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- Marie-Christine Guidon, in Florilège n° 189, décembre 2022Avec ce « cri retenu », Pierre Perrin nous fait pénétrer son intimité et ses déchirements aux accents de confession. Même si « la littérature… ne peut rien contre la mort » « l’amour est presque aussi fort que la mort ». La virtuosité du verbe, telle une corde tendue, confère une valeur holistique à cet ouvrage bouleversant qui vient bousculer les certitudes les plus « encrées ».
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- Carmen Penarum offre sa lecture du récit de Pierre Perrin le 29 octobreElle écrit entre autres que Le cri retenu était celui de la mère que son fils accueille enfin
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- Onze nouveaux articles et retours durant 2022 [ordre décroissant]Michelle Ronin, Anne Cécile Lécuiller, Dan Burcea, Anne-Marie Meneguzzo, Béatrice Courraud, Arielle Burgelin de Hugo, Flora Fleur, Jacques Roland, Henri-Pierre Rodriguez, Fabienne Schmitt.
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- Trente extraits des principaux articles et retours [ordre décroissant]Le dernier qui fut le premier : « Lisez ce livre. » – Bernard Pivot, Apostrophes, 23 février 2001.
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- Jean-Pierre Poccioni, lecture d’Une mère [oct. 2018]En conclusion, un texte qu’il faut lire pour donner un sens véritable à l’expression souvent galvaudée de littérature inclassable. Car si le talent de Pierre Perrin est indiscutable et enchante ou surprend en permanence par mille découvertes stylistiques, ce qui reste est cet engagement quasi vital, cette forte et belle aventure humaine de l’écriture.
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- Murielle Compère-Demarcy, lecture d’Une mère [sept. 2018]Ce livre n’est pas seulement un « récit » autobiographique, puisqu’il s’adresse « à nos mères », à savoir à cette figure incontournable et mystérieuse de nos singulières mythologies personnelles. « Pour l’enfant de la campagne qui se croit indésiré », lit-on en quatrième de couverture, « l’affection est rare et rude, à la mesure du mutisme, etc.
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- Alain Nouvel, À la recherche d’Une mère perdue ?Le temps fait son œuvre d’effacer puis de ramener au jour, comme peuvent le faire les saisons ou les marées. Ce cri retenu et pourtant poussé comme pousse un arbre, peut enfin se lire. Mais c’est une lecture brûlante et tourmentée, comme le fut son écriture. Ce n’est pas une lecture de tout repos, ni fluide, c’est les méandres de la mauvaise conscience, de l’orgueil, de toutes les passions humaines, comme des montagnes qui rendent les sinuosités indispensables pour que le courant progresse.
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- Joëlle Pétillot, Deuxième lecture d’Une mère, 2017Ce qui m’a touchée le plus dans ce récit est l’honnêteté, la clarté avec laquelle l’auteur parle du livre lui-même, de ce que lui coûte (ou non d’ailleurs) son récit, la remontée de ce fleuve d’ombre, ce visage aimé-haï qui n’en finit plus de se “racheter”, comme on rachète un être indocile passé un temps de l’autre côté. “Ma mère durant tout ce temps n’habitait jamais qu’un fragment rarement porté à la lumière, si souvent sombre pourtant, de moi-même.”
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- Françoise Roubaudi, Lecture d’Une mère, 2017Dans le livre de Pierre Perrin, Une mère, je cherche la mère, selon le titre. Elle apparaît souvent, bouleversante et rugueuse : « La nuit la surprenait à l’ouvrage, les bottes lourdes, les gants maculés de terre » (page 32) Et aussi : « Elle joint à sa lettre un brin de mimosa […] Ce brin, je l’ai regardé, senti et effleuré de mes lèvres, il est rempli de mes pensées et de mon amour, en attendant de vous redire mille fois que je vous aime
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- Marie-Josée Christien, Les Cahiers du Sens n°27, juin 2017En lisant ce récit poignant de Pierre Perrin, comment ne pas adhérer à cette pensée de Baudelaire : « Le poète est un enfant qui se souvient » ? Le poète Pierre Perrin est un enfant qui « lève le voile de l’oubli, plus lourd qu’un linceul » et se souvient de ce qu’il a voulu effacer de sa mémoire. Il se souvient de son enfance rude, aux relents amers, de la sourde violence qui longtemps a occulté ses souvenirs
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- Note de Françoise Ruban sur son blogue, 8 novembre 2016
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- Note de lecture de Marie-Josée Desvignes [le 17.5.2016]Il est des livres qui réclament qu’on les rouvre à la première page, sitôt la dernière tournée. Il est des livres dont on ne comprend pas que l’on ait pu passer à côté sans les voir. Il est des livres qui longtemps nous suivent parce qu’ils parlent au-delà de l’âme, à ce qui, au plus profond de nous, n’attend que de se dire, dont l’écriture bouleverse tout autant que le propos. Une mère, Le cri retenu fait sans aucun doute partie de ceux-là…
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- Article de Philippe Leuckx sur revue Texture, 2016Les aveux sont nets et coupants comme seule la grande littérature peut inciser : s’il faut des comparaisons, citons Blesse, ronce noire de Louis-Combet ou La peau sur les os d’Hyvernaud ou encore La première habitude de Françoise Lefèvre. Puisque la grande littérature s’offre sans apprêts, glaçante s’il le faut, hallucinante de vérité…
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- Article de Marilyne Bertoncini dans Recours au poèmeDe son style-scalpel, Pierre Perrin fouille ses souvenirs, sculptant, remplaçant – par l’itération de ses boucles et reprises – l’éternité jamais atteinte de l’éternel retour. Par l’écriture, il redonne chair à un fantôme – et c’est la chair des ses mots. Par touches, comme un peintre…
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- Article d’Angèle Paoli sur Terres de femmes, 2015Un très beau livre qui touche en profondeur, tant par la qualité d’une écriture très personnelle que par l’exploration sensible des sentiments qu’elle donne à vivre. Et à partager. Une fois le livre fermé…
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- Lectures de Franck Balandier et Ève de Laudec, février 2016Au fil des interrogations adressées tout autant à sa mère qu’à lui-même dans le labyrinthe des possibles, on accoste aux nœuds de chagrin, que l’auteur tente de démêler. Il questionne sa mère plus librement depuis qu’elle est morte, et ce parcours d’écriture le conduit doucement à certaines réponses avec lesquelles il devra s’accorder, s’encorder.
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- Bernard Pivot, Didier Pobel et Claude Michel Cluny, 2002Dans l’art d’esquisser des fresques que ne renierait pas Courbet. Dans cette manière rude et douce à la fois, pieuse et révoltée aussi, de creuser des phrases comme des sillons que le narrateur traçait, enfant, cramponné aux manettes du tracteur “Pony”. […] Se souvient-on que ses bouleversantes Chroniques d’absence étaient déjà vouées à celle qui l’engendra ? On mesurera par ce rappel toute la constance d’un écrivain qui, à jamais l’œil rivé par-delà l’épaule du néant, offre à sa génitrice – et, partant, à toutes les mères – un poignant témoignage, tout à la fois révolté et apaisé, de fidélité filiale. « La sérénité réside dans la tâche accomplie. »
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- Pierre Ceysson, Christophe Dauphin et quelques autresJ’ai relu le Cri retenu. J’en ai retrouvé l’émotion faite de déchirement, de violence, de souffrance contenue que l’écriture cadre. Les textes poétiques sont remarquables de cristallisation sensible : sans doute, ce qu’il y a de plus “retenu”, donc de plus de plus dense et de plus “appellant” dans la lecture. Le tissage du cri (de la première à la dernière page), le début qui se rédime dans le dernier paragraphe ; le “dépecé”, le tas de fumier, les rats, le concret sous les doigts (dahlias) et le regard (séminaire, champs), les formules terribles et les titres venus de la “terreur initiale” et la culpabilité de l’abandon : tout cela m’a ému et me paraît solidement ancré profond
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- Marie-Françoise in le café littéraire luxovien, 2002Le Cri retenu, c’est celui que l’auteur voudrait qu’enfin sa mère entende à travers ces pages où il se livre, où il la livre, sans fard. Déplorant de lui avoir manqué, essayant après bien des années de la comprendre, de s’approcher par bribes de son secret emporté dans la tombe. Ces pages, il les écrit comme une confession : « L’admiration qu’elle méritait ne montait pas vers elle » ; « je t’ai martyrisée sans y penser, sans réaliser que ton cancer m’était dû. » De nature peu portée au rire…
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Attendre dans le noir, les soirs de bibliothèque fermée ; il faudrait ne pas avoir peur et « remonter la lumière » ; la mère sera toujours là. On ne la connaît pas. On se construit. Souvent le temps manque à savoir qui l’on est et de qui l’on vient. « Il se peut que nous écrivions et que nous lisions certains livres pour devenir justement ce que nous sommes. »
Elles sont crayonnées, soulignées, bleuies dans la marge, mes pages.
Sur les lignes enfouies je déambule, m’attarde au bord de la rivière, jusqu’à me faufiler sur les mots-cailloux moussus, glissants. Çà ripe sous le pied les jours d’été, ça saisit les chevilles les jours d’hiver.
De l’enseignement familial sacré, j’ai appris à lire des cinq sens. Celui que l’on nomme « Le Sens », lui gouverné par la pensée, en point ancré, pour ne rien oublier des sensations reçues, et le saisir du mieux possible. Les mots se dégustent, s’écoutent, se caressent, se respirent, fermer les yeux, en lent et tendre amour de la littérature, pour le laisser venir. Les messages des écrivains décillent ; ils nous ouvrent les yeux dans ceux de la vie ; ils nous grandissent, nous élèvent.
Dans cet essai narratif, Pierre Perrin mêle son histoire personnelle et la réflexion collective, le titre comme une évocation de la douleur silencieuse. Souffrance intériorisée ou révoltes étouffées ? Nos expériences personnelles colorent nos lectures, à chacun la sienne ! Mais à n’en pas douter, les non-dits de l’existence façonnent les générations d’après. Comment ne pas entendre-voir dans l’écriture de cet auteur, en lumière crue ou obscure, les luttes invisibles des femmes ? L’intime inexorablement lié au politique. Répétitions, silences, ni bredouillage ni langue verte, c’est à la sobriété et à la puissance de son style et des mots choisis, que l’on lit ce qui ne peut être dit. Chaque mot compte et conte – l’émotion contenue. À nous lecteurs de combler les vides, à nous de tendre l’oreille à la polyphonie. Etonnement, peut-être, j’ai parfois pensé à C. Castoriadis, bien que l’on perçoive, me semble-t-il, à travers l’écriture de Pierre Perrin la nécessité de l’expérience réelle, là où l’imaginaire familial et social devient ancrage de l’émancipation. Métaphores, bruits blancs, silences et force des images, la langue poétique fait corps avec la pensée profonde, la chair et l’âme intimement se nouent et s’enracinent.
La délicatesse de son écriture, dédaignant la chronologie – un grand merci pour cela –, nous dit la vie, à la campagne, une vie au xxe siècle, le récit émaillé de réflexions sur le temps qui passe, filant comme sable entre les doigts. En toute pudeur, Pierre Perrin écrit le crabe qui a dévoré sa mère, sans plainte, en toute douleur ; elle femme fidèle à son triptyque immuable : sa maison, son jardin, l’éducation de son fils.
L’auteur ne lâche pas la main de l’enfant qu’il a été, cherche et trouve la juste écriture sensible. Nous ?
Nous écoutons, tremblons, sourions, les larmes tendres ou cruelles creusant le chemin où il nous a convié. Sur les flots de l’émotion et du sens décuplé, la peau frémit, le cœur bat. Respiration par le ventre. Nous voguons sur les feuilles de papier savamment pliées et déployées, « petit bateau sur l’eau »…
En dette du don, à l’inconnu de l’horizon, nos larmes sécheront.
Corine Aubineau, Le Livre des visages, 11 novembre, puis décembre 2025
Extraits : |
Un jour j’ai lu Une mère, le cri retenu de Pierre Perrin, les échos d’une enfance à la campagne vibrent encore, lecture chaude en petits sabots roses, qu’il faut bouchonner sur la paille fraîche, la vie est à ce prix. Le sens infuse, se diffuse, en prose poétique, l’esprit happé, le cœur pris. L’écriture ose, souffle, entre humilité et remord, entre questions et souvenirs, le narrateur est un conteur. Dans une « humanité qui pullule », la mémoire rassemble l’intime et le commun.
Elles sont crayonnées, soulignées, bleuies dans la marge, mes pages. Sur les lignes enfouies je déambule, m’attarde au bord de la rivière, jusqu’à me faufiler sur les mots-cailloux moussus, glissants. Ça ripe sous le pied les jours d’été, ça saisit les chevilles les jours d’hiver. Pleurer, je peux, entre les lignes, pour comprendre que la vie reste la vie. De l’amour à l’oubli, ne cesser d’y penser, souvenirs brûlants de neige taiseuse, sentiments tressés au futur. Paysages et personnages peints d’émotion, la tête penchée, prise entre les mains. C’est bien mystérieux une mère, l’enfant le sait déjà. Peut-on cesser d’écrire sur les mères ? Nos adorées, nos haïes, nos aimées…
Attendre dans le noir, les soirs de bibliothèque fermée ; il faudrait ne pas avoir peur et « remonter la lumière » ; la mère sera toujours là. On ne la connaît pas. On se construit. Souvent le temps manque à savoir qui l’on est et de qui l’on vient « Il se peut que nous écrivions et que nous lisions certains livres pour devenir justement ce que nous sommes ».
La délicatesse de l’écriture de Pierre Perrin, dédaignant la chronologie,- un grand merci pour cela -, nous dit la vie, à la campagne, une vie au xxe siècle ; le récit est émaillé de réflexions sur le temps qui passe, file, comme sable entre les doigts. En toute pudeur, Pierre Perrin écrit le crabe qui a dévoré sa mère, sans plainte, en toute douleur ; elle, femme fidèle à son triptyque immuable : sa maison, son jardin, l’éducation de son fils.
L’auteur ne lâche pas la main de l’enfant qu’il a été, cherche et trouve la juste écriture. Nous ?... Nous écoutons, tremblons, sourions, les larmes tendres ou cruelles creusent le chemin où il nous a convié. Sur les flots de l’émotion et du sens décuplé, la peau frémit, le cœur bat. Respiration par le ventre. Nous voguons sur les feuilles de papier savamment pliées et déployées, « petit bateau sur l’eau ». En dette du don, à l’inconnu de l’horizon, nos larmes sécheront.
Corine Aubineau, Le Livre des visages, 25 mai 2026
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