Marie-Josée Desvignes lit Une mère de Pierre Perrin

Marie-Josée Desvignes
Lecture d’Une mère, Le cri retenu, Cherche midi

couv. Une mère, chez l’éditeur

Il est des livres qui réclament qu’on les rouvre à la première page, sitôt la dernière tournée.
Il est des livres dont on ne comprend pas que l’on ait pu passer à côté sans les voir.
Il est des livres qui longtemps nous suivent parce qu’ils parlent au-delà de l’âme, à ce qui, au plus profond de nous, n’attend que de se dire, dont l’écriture bouleverse tout autant que le propos.
Une mère, Le cri retenu fait sans aucun doute partie de ceux-là. 
Qu’une mère ait été douce ou terrible, quand elle nous quitte, on voudrait avoir pu comprendre sa peine ; à rebours, être capable d’entendre ses chagrins qu’on n’avait pas imaginés.
« Quel compteur mesurera jamais la distance qui nous sépare de notre secret ? »
Celle du narrateur  a refusé sa tendresse à l’enfant qu’il a été, le rudoyant plus souvent qu’à son tour, le malmenant, l’ignorant même. L’incompréhension et la douleur accompagneront son enfance creusant la colère au coeur de son développement. 
C’est une mère, mais c’est toutes les mères qui sont ici convoquées, dans l’ignorance de la femme qu’elles sont souvent aux yeux de leurs enfants, de l’oubli de cette vie qu’elles arpentent elles aussi parfois pas toujours de manière heureuse. Cette mère-là est une mère de nos campagnes et d’un temps où l’éducation était rude dans ce milieu. C’est du moins ce que l’auteur de ses lignes tentera de justifier  pour dédouaner l’attitude de sa mère, la couvrant de mots doux, recherchant encore vingt ans après sa mort l’amour qu’il n’a pas reçu.


Dans ce livre, ce qui s’entend le plus, c’est tout ce silence (un cri retenu), toute cette offense  qui, au plus fort de l’intimité des vies traversées, vient assourdir le fracas des corps qui se frôlent, se heurtent, se caressent parfois à peine.
Dans une campagne muette d’où sourdent tout juste les bruits des machines agricoles, les cloches d’une église, les vrombissements des voitures, les êtres qui hantent le récit,  sont habités par l’émotion et le mystère étouffant du silence.
Nous sommes faits de ceux qui nous ont fait, et que ce soit la force ou le manque d’amour qui nous a accompagnés pour grandir, une seule évidence quand la vie s’efface, presque obsédante pour celui dont le langage est nécessité : vouloir redonner vie ; par les mots, tenter d’abolir l’espace, le temps, les notions mêmes de vie et de mort  :
« Je voudrais te recréer plus lentement que tu ne m’as fait ».
Se peut-il que l’on aime plus un mort, une morte ?
« Si ce n’est pas un délire de poète, quiconque a aimé, outre qu’il aime encore – c’est un creux qui n’attend que le poids qu’on lui donne -, n’a nul besoin d’ouvrir la bouche ; il sait comme je sais que parfois le souffle monte au ciel et dure, sans doute moins, mais dure la lumière d’une étoile. »
C’est pourtant vingt ans après la mort de sa mère que le narrateur tente de retisser cette mémoire dont il dit que chez lui, elle « semble un moulin, le meunier jamais là. »
D’une mère mutique et sans tendresse, attendre en vain une caresse -«du plus loin que je me souvienne, j’attendais d’être aimé. Nul élan, de ma mère, sinon pour me repousser»-, et vouloir pourtant lui reconquérir dans l’espace des pages d’un livre, légère, une liberté qu’elle n’a pas eue. 
Recomposant son visage, ses traits, son corps menu, ses gestes précis et mesurés, ses manies : l’église, le cimetière, son sens du devoir le plus strict, tenir sa maison et son fils qui pourtant se rebellera, le narrateur cherche, nous semble-t-il, une raison à cette nécessité.
Est-ce la culpabilité née d’avoir manqué l’adieu ? Est-ce l’adolescence turbulente, responsable du cancer qui l’a emportée ? Peu importe les raisons, les questions.
« Je reviens à ce livre comme à la remise un paysan (il y a toujours à faire) quand je voudrais oublier ce travail justement. Quoique j’envisage, une poigne s’abat sur mes épaules, le devoir m’étrangle. »
L’écriture au long cours alors se déploie sur de très belles pages qui disent les chaînes qui entravent l’auteur de ces lignes, pour mener à bien son devoir, car c’est bien d’un devoir qu’il s’agit pour lui :
« Si elle ne guide pas mes doigt sur les touches, mes doigts lui rendent la seule existence à laquelle elle puisse prétendre, celle des mots qui la nomment, et je veux qu’elle vive à travers ceux-ci, puisque je n’ai pas d’autres moyens de lui rendre la vie qu’elle m’a donnée. »
Vouloir redonner vie à celle qui nous a mis au monde, juste retour des choses, et peut-être juste réparation, mais de quoi ? De quel pardon réciproque pourrait-on s’exempter ?
« C’est moins ma mère qui m’attire à elle, au fond de ma mémoire, que l’espoir de rejaillir un jour de ce puits que je creuse ; entre mes bras, il n’y aura pas ma mère, seulement le poème de ma mère, qui a son tour retombera en poussière. […] Il ne me sert à rien de rejoindre la file des Jérémie, et qu’ensuite la seule page qui pour moi soit blanche, c’est ma mère emportée dans la mort contre qui la peur est bréhaigne, quand bien même les mots, les pauvres mots n’éveilleraient que des ombres. »
La réponse au mystère serait peut-être là, d’une mère sèche et sans mots, être pourtant désireux de la sortir de l’ombre et se mettre au jour soi. Mais avant ça, « il faut une tanière pour écrire […] Elevé dans le silence, le silence m’élève peut-être où ma mère m’a porté. »
 La parole parfois se perd dans tout ce silence. Quand on croit que tout est dit, rien n’est dit. "Ma mère avait peut-être raison de se taire […] « Les mots nous ont manqué, et ceux-ci ne peuvent pas entrer dans la terre pour t’y trouver qui ne sont que des orphelins dans la nuit froide et noire où ils ne te trouveront jamais. »
Il est des livres dont la seule lecture suffit, il faut se taire ensuite.

Marie-Josée Desvignes le 17/05/16, sur son site Autre Monde

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