Le Modèle oublié, roman, lu par Christine-Marie Lorent et Jean-François Solnon

Pierre Perrin, Le Modèle oublié
roman, éditions Robert Laffont, en librairie le 4 avril 2019

Une leture de Christine-Marie Lorent

Le Modèle oublié [couverture]Elle s’appelle Virginie. Elle a partagé la vie de Gustave Courbet pendant onze ans, comme le peintre l’affirme dans une de ses lettres de 1854. Elle lui a donné un fils, Émile, en 1847. Pourtant les biographes et les historiens d’art ne lui accordent au mieux que quatre à cinq lignes, signalant son existence en regard de quelques tableaux. C’est elle, Le Modèle oublié. Il était juste et nécessaire de sortir cette femme de l’ombre et de l’oubli dans notre époque où la condition féminine mérite d’être défendue.
Que dire de cette femme ? Plutôt jolie, discrète, sans doute amoureuse, elle a supporté jusqu’à n’en plus pouvoir les absences, les beuveries, les coups de gueule de son Gustave tout entier absorbé par son rêve de gloire artistique. L’aimait-il ? Sans doute à sa manière, comme l’atteste une de ses lettres à son ami Champfleury où il pleure amèrement le départ et l’absence de sa « femme et de son enfant ».
Retracer le parcours de cette femme, de cet enfant, de cette famille trop tôt décimée, c’est re-parcourir la vie du peintre, ses paradoxes et ses ambiguïtés consubstantiels de son génie créateur.
Le roman propose donc de les suivre, ensemble dans la rencontre à Dieppe, puis à Paris, au creux de l’atelier où elle l’a rejoint. Elle partage alors cette vie qui lui fait rencontrer et connaître Baudelaire, Champfleury, avec qui elle aura encore une correspondance après son départ. Elle est La liseuse endormie [1849], qui témoigne de sa capacité de lire. Mais elle est une paria aux yeux de la famille Courbet. De sa correspondance avec Gustave, dont on suppose l’existence, il ne reste rien. Juliette, la sœur de Gustave brûlera toute la correspondance amoureuse de son frère après sa mort.


Revenue à Dieppe au terme de cette tranche de vie parisienne, onze ans tout de même, Virginie élèvera seule son fils. Elle mourra tout aussi seule aux Hospices de Dieppe sans même connaître le mariage ni la paternité de son fils, par deux fois.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Au delà de ce « modèle oublié » c’est une branche familiale qui connaît un destin tragique. Courbet a été père, puis grand-père de deux petits, fille et garçon, qui moururent en petite enfance.
Ne reste que sa descendance artistique, ce qui n’est pas rien.
Mais regardons attentivement L’Atelier, accroché en majesté à Orsay, rénové depuis 2015. Virginie est là, dans le médaillon suspendu au-dessus du groupe des amis de droite, tandis que Émile, avec sa tignasse brune, barbouille à quatre pattes un dessin d’enfant. Ils ont ainsi gagné une petite part d’éternité.
L’ambition de ce roman de Pierre Perrin est de rendre vie et hommage à cette femme de l’ombre en même temps qu’il recompose la vie artistique, politique et culturelle de ce temps. Appuyé sur un travail d’archives et sur une abondante bibliographie qui ne se fait jamais sentir, cet ouvrage n’en reste pas moins un roman au style alerte mais tenu qui se lit avec intérêt et, plus encore, un grand plaisir.

Christine-Marie Lorent, note du 26 mars 2019

Un courriel de Jean-François Solnon

« Vous m’avez fait tenir par le service de presse de Robert Laffont votre dernier livre et je vous en remercie. Occupé à mettre la dernière main à mon futur ouvrage, je lis peu de romans que je réserve en général pour l’été. Mais votre Modèle oublié fait exception. Par curiosité j’en ai aussitôt commencé la lecture et je fus pris par le sujet et la manière de le traiter. Permettez-moi de vous faire compliment. Beaucoup de trouvailles stylistiques, de l’astuce dans le récit, de l’élégance dans le propos et une sorte de suspens qui pousse à la poursuite de la lecture. Courbet n’est guère sympathique : mais il ne l’a jamais été à mes yeux. Je suis donc ravi de son portrait sous votre plume. Encore un point qui m’importe : les événements historiques sont parfaitement liés à votre évocation. Ils ne sont jamais plaqués ni indigestes. Bravo, ça c’est du métier et de la belle ouvrage ! Encore merci pour votre cadeau, dont j’achève la lecture. J’en ai parlé autour de moi. J’ai promis de le prêter. Vos droits d’auteur en souffriront, mais votre renommée en sera renforcée. Bien cordialement. »

Jean-François Solnon [courriel, 28 mars 2019, 16 h 26]

Jean-François Solnon est un historien spécialiste de l’Ancien régime et de l’Empire Ottoman. Il a publié Catherine de Médicis, Henri III, Louis XIV, parmi une vingtaine d’autres titres, la plupart aux éditions Perrin et repris en format de poche. Professeur émérite, il est aussi président du jury du prix Lucien Febvre.

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