Eve de Laudec réagit au Modèle oublié, Robert Laffont, 2019

Compte-rendu de lecture d’Ève de Laudec
à propos du Modèle oublié, éditions Robert Laffont, avril 2019

Le Modèle oublié [couverture]Je referme à l’instant le dernier livre de Pierre Perrin, Le modèle oublié. Je suis passée par bien des affres en le lisant. Lorsque je dis des affres, il ne s’agit bien évidemment pas de la magnifique écriture de Pierre Perrin qui nous offre en temps réel une époque reconstituée. Son remarquable travail de recherche sur ce XIXe siècle me donne la sensation qu’il a vécu et écrit ce livre à cette même époque ; sa connaissance de Courbet et de son œuvre le donne à penser, son style aussi. Lorsque je parle du style de Pierre Perrin, j’évoque l’élégance du verbe, des tournures littéraires que je relie à ce XIXe siècle où les mots avaient signification, importance, rigueur où l’écrit était respectueux de la grammaire, et je me demande si, inconsciemment, Pierre ne s’est pas si bien projeté dans cet autre siècle pour être au plus juste, au plus vrai, qu’il en a adopté les formes. Je l’imagine, assis à sa table d’écriture, à Ornans, regardant par la fenêtre les allées et venues de Gustave, notant ses mots, ses attitudes, se tenant derrière lui quand il peint, scrutant dans l’ombre de l’homme cette femme dont le cœur palpite. Pierre sait rendre à merveille l’atmosphère qui entoure le peintre dans sa vie de tous les jours et brosse des portraits si vivants que j’ai partagé leur vie tout au long des pages.
J’en viens aux affres que j’évoquais plus haut. Tout au long du livre, j’ai étouffé, de rage, d’écoeurement, de révolte, de tristesse contre les agissements de l’homme Gustave envers Virginie, son modèle oublié, envers son entourage, envers son fils, me renvoyant à une réelle violence psychologique. Courbet, tout peintre qu’il soit, est un bourreau pour cette femme qu’il s’est choisie, Virginie qui tombe si follement amoureuse qu’elle accepte tout de lui. Elle se donne intégralement, corps et âme, devient sa chose qu’il manipule à sa guise.

Elle lui donne même un enfant dont en réalité il n’a que faire. Il joue au père mais oubliera son fils très vite. Pauvre Virginie, victime consentante tant elle veut être aimée. Mais l’égoïste de Courbet, son narcissisme est tel que jamais il ne lui accordera une véritable place auprès de lui.


Beaucoup d’artistes, peintres, compositeurs, écrivains, et ce à toutes les époques ont une si haute idée d’eux-mêmes qu’ils en deviennent détestables et qu’il est très difficile de vivre avec eux ou l’on en devient vite dépendant. Est-ce le prix à payer à l’amour ? Est-ce le prix à payer à l’art, de se croire si supérieurs qu’ils en deviennent inhumains ? Devrait-on séparer l’œuvre de son géniteur ? Personnellement je n’y arrive pas, je ne peux admirer la peinture d’un homme si célèbre qu’il soit si je n’admire pas l’homme. Courbet savait peindre, c’est un fait, bien que je ne sois pas émue par ses toiles. Je crois comprendre pourquoi, maintenant que je connais sa vie et l’histoire de Virginie : je pense qu’il n’était capable d’aimer que lui-même. Et je pense que cette incapacité se ressent dans ses tableaux. Virginie a su s’échapper avec son fils de cette emprise, mais je reste persuadée qu’elle en a gardé de profondes failles ainsi que son fils, le peu de temps qu’il leur restait à vivre.
Je suis bien évidemment partisane dans mes propos. C’est mon privilège car ma triste expérience. Le rôle des modèles comme des muses, bien souvent inspiratrices de ces « sublimes » créateurs, n’existe en réalité que dans la reproduction qu’on voit d’elles, mais toutes restent et resteront dans l’ombre car il n’est pas question que le créateur soit sali par cette ombre, le soleil ne doit briller que pour lui !
Et pourtant ces inspiratrices ont une grande part dans l’oeuvre du « maître », autant d’importance que la dextérité de celui qu’elles inspirent. Personne ne connaissait Virginie, ni son fils, ces oubliés qui entrent dans la grande lignée des victimes de violence psychologique. Merci, Pierre, d’avoir rendu son existence à cette femme, à ce modèle oublié et d’avoir honnêtement décrit le caractère de Gustave Courbet dans ce livre qui reste terriblement actuel.

Eve de Laudec, statut du 17 mai 2019 sur Le Livre des visages

Ève de Laudec vient de publier L’Ingratitude des oiseaux à bec, Jacques Flament éditeur, 2019. Elle figure sur cette page, entre autres, de Possibles d’avril.

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