Avis de Carmen Pennarun après lecture du Modèle oublié, Robert Laffont, 2019

Lecture de Carmen Pennarun
à propos du Modèle oublié, éditions Robert Laffont, avril 2019

Le Modèle oublié [couverture]De Courbet je ne connaissais que les œuvres vues en 2007 lors d’une exposition qui lui était consacrée. Un groupe de peintres bretons s’était déplacé pour venir admirer, à Paris, l’œuvre de ce maître exceptionnel. J’ignorais tout de la vie de l’artiste. Je viens de la découvrir en ce début de mois de juin 2019 en lisant le roman de Pierre Perrin, Le modèle oublié. C’est un livre remarquablement bien documenté qui redonne vie à une jeune femme, Virginie Binet, avec qui le jeune peintre a vécu durant plus de dix ans. Ce modèle, de onze ans son aînée, cette muse qui a déployé sa présence féminine autour du peintre et lui a donné un enfant, Émile, a contribué à apporter à l’œuvre de son amant – cette peinture « réaliste » qui s’inscrit dans l’histoire mouvementée de l’Empire et de la Commune, une intensité toute particulière, où le charme opère au-delà de la « turbulence » et de la maîtrise du geste de l’artiste.
À Dieppe, elle attendait l’amour. Son séducteur s’est présenté, un jour. Il était maître peintre et s’appelait Courbet, Gustave Courbet. Il lui parla d’Ornans où s’étaient passées ses années d’enfance. Virginie ignorait alors qu’elle ne foulerait ce plateau que mentalement. Ce territoire resterait pour elle un espace condamné malgré tout l’amour qu’elle éprouvait pour celui qui aimait se ressourcer sur sa terre natale. Elle était terre, elle aussi, mais une terre de confidence. Il venait près d’elle installer ses pinceaux, il exprimait sa passion, ses révoltes et il recréait le monde avec ses amis… pour mieux repartir. A-t-elle su lire ses toiles où il méditait sur la condition humaine, où il appelait « une égalité pour la vie » ?
Elle se demanda, quand les absences lui devinrent insupportables, si elle n’avait été qu’un « bâton de jeunesse pour Gustave », mais son amant avait fait depuis longtemps un « choix d’éternité » et non un choix d’homme et d’époux. Il l’aimait sa Virginie, cet amour était une évidence de chair et son enfant était là. Pourquoi le reconnaître ? Les précautions humaines ont la vue si courte ! La réalité suffisait à le convaincre de la légitimité de la présence de Virginie et de leur fils. Courbet avait conscience de construire jour après jour le peintre qu’il aspirait à voir reconnu grand parmi les peintres. Une vie allait-elle suffire à construire son œuvre ?


Dans le pèlerinage vers l’amour, il s’est pris les pieds dans la cape, trop longue, de son personnage. Il n’a pas su voyager léger – en homme, oublier l’envergure de son aura d’artiste, laisser son statut et ses convictions profondes pour savourer la simplicité de l’amour. Un guerrier sans repos. Un marin toujours en partance ! La passion était certaine entre ces deux-là, mais le jeu de l’amour était faussé dès le départ. Comment Virginie aurait-elle pu concevoir un rôle d’amante vécu dans l’effacement. Il peignait, d’accord, mais elle était loin d’imaginer qu’il allait partir en peinture comme un marin part en mer ? Si elle ne pouvait le retenir, l’enfant saurait le faire ! Mais ces départs furent vécus par Virginie comme un double abandon et le doute est venu la saisir, jusqu’au point de l’enlever à la vie du peintre, elle et son enfant.
Parfois les marins doivent choisir entre l’amour d’une femme ou l’appel de la mer. Virginie avait écumé toute la patience qu’elle pouvait accorder à cet amour. Elle avait remarqué avant que cela n’inquiète son peintre que le rythme des absences se précipitait, que celles-ci gagnaient en durée et que sa joie de vivre, même en présence de Gustave, s’amenuisait. L’absence gagnait du terrain et seule, elle n’en pouvait plus de remplir les vides… Le doute qui s’était installé dans l’esprit de Virginie était-il à l’image de la réalité vécue par Courbet ? Le tableau L’Homme blessé témoigne d’une histoire de vie toute autre. On n’efface pas une présence sans que coule l’huile par une plaie sanglante.
De retour à Dieppe, la présence de ses sœurs ne fut pas suffisante pour rendre à Virginie le goût de la vie et l’épanouissement qu’elle espérait, la blessure était en elle – elle était marquée à mort par son impansable choix. Quand à Gustave, la peinture était la chair qui nourrissait ses sentiments et le seul lieu où toutes les raisons devenaient plausibles.
Le roman de Pierre Perrin, que je relirai pour m’attacher à la poésie qu’il distille de façon subtile – pour ne pas voler la vedette à son héroïne et à son fougueux amant – rend au « Modèle oublié » et à son enfant la place qui leur revient de droit et que nous ne devrions plus ignorer. Deux cents ans plus tard cet auteur interpellé par la présence du modèle et d’un enfant sur un tableau nous plonge dans une histoire d’amour remarquable bouleversée par une époque et la rage d’un peintre qui souhaitait inscrire son œuvre dans l’histoire.
La vie marque son pouvoir
Sur la chair tendre à fléchir
Elle veut la peau, les muscles
Et les os, quand de l’esprit
Elle ne nous prive pas.
Faut-il lui en vouloir
Ou composer avec sa loi ?
La peinture dans son réalisme
Nous la restitue plus que vive
Loué soit l’artiste attaché
À sa mission qui y a insufflé
Ses sentiments et une tendresse
Que les ans pousseront de soupirs
En éternité où transparaît l’Amour

Carmen Pennarun, statut Fb du 12 juin 2019

Carmen Pennarun vit près de Rennes. Après divers recueils de poèmes, des nouvelles, ainsi que, chez Planète Rêvée, un album jeunesse, elle vient de publier L’Escale inévitable, poèmes, L’amuse Loutre, 2018. Deux de ses poèmes ont paru dans Possibles n° 39.

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