Le Modèle oublié lu par Jean-Yves Debreuille [éd. Laffont, 2019]

Lecture de Jean-Yves Debreuille
à propos du Modèle oublié, éditions Robert Laffont, avril 2019

Le Modèle oublié [couverture]Il faut d’abord consentir à entrer dans un jeu de cache-cache. Il s’agit d’un livre sur Courbet, mais le titre ne le dit pas. La couverture rectifie en présentant la photo d’un tableau dans lequel le peintre s’est lui-même représenté, L’atelier du peintre, mais c’est pour induire une nouvelle fausse-piste en proposant l’intitulé « roman ». Certes, il y a bien œuvre d’invention, puisque de Virginie Binet, l’héroïne, ne reste aucune trace, toute la correspondance amoureuse de Courbet ayant été détruire. Mais la bibliographie, qui comporte plus de soixante titres, indique que si invention il y a, elle est singulièrement documentée. Bref, on est en plein « mentir vrai » comme aurait dit un autre poète. Et de fait, Pierre Perrin n’oublie pas le poète qu’il a été dans La Vie crépusculaire (Cheyne éditeur), quand il évoquait avec une crudité glaçante la vie de paysanne comtoise qu’avait été celle de sa mère, à travers laquelle la tendresse se frayait un chemin quand elle le pouvait et si elle le pouvait. Il sait trop bien que l’écrivain, s’il a le pouvoir et le devoir de rendre compte de la rudesse et de la cruauté du monde, n’a pas celui de l’adoucir. Habitant lui-même le pays de Courbet, il brosse un portrait sans complaisance de son compatriote, sûr de sa valeur et capable de tout gâcher, âpre au gain et idéaliste, jouisseur et délicat, rural et dandy, socialiste et rentier, voulant tout embrasser sans se laisser capter par l’étreinte. Il ne nous épargne rien de son accent nasillard, pâteux, traînant, de ses beuveries, de ses aventures féminines pas toujours glorieuses, de sa fin dans un corps déformé par la cirrhose et l’hydropisie, au point que sa sœur Juliette ne pourra joindre les mains sur le ventre du cadavre, comme il sied à un gisant convenable. Mais des toiles, Pierre Perrin parle avec justesse et une précision, montrant comment elles constituent chacune une recherche dans des domaines divers et contradictoires, qu’il agisse de la peinture sociale, du modelé des chairs, des paysages de forêts, de la caricature à la Velasquez, de la peinture érotique. Il veut tout explorer, y compris ce qui ne devrait pas l’être, et c’est à juste titre que Théophile Gautier l’a nommé « le Watteau du laid ». Comme son ami Baudelaire, très présent dans le livre, il sait que le beau est toujours bizarre, et que toute exploration esthétisante, pourtant nécessaire, risque de manquer son objet. Son œuvre et sa vie sont hirsutes, et c’est ce que nous donne à voir ce livre.


Tout cela est bien loin des commentaires attendus, qui fleurissent à l’occasion du bicentenaire de la naissance du peintre. Mais la plus grande originalité de l’entreprise de Pierre Perrin est de ne pas l’avoir placé au centre de sa composition. Il a laissé la place à cette Virginie pour laquelle il ne dit jamais sa tendresse, dans sa volonté d’être aussi rugueux que son propre modèle. Son art du raccourci stylistique fait alors merveille, laissant le lecteur abasourdi dans des télescopages dont on sent bien que là se cache le secret de l’art et de l’émotion. Virginie est fille d’un maître cordonnier dieppois. Elle tient à son foyer le rôle de la mère prématurément disparue. Elle a de longs cheveux, des formes généreuses. Elle n’est pas sans culture, lisant intensément Balzac. Elle est sage, mais douée pour l’amour physique, et il le faut quand l’assaillant est Gustave Courbet. Elle n’hésite pas très longtemps à rejoindre son amant à Paris, où elle tient son foyer avec des prévenances maternelles (elle a onze ans de plus que lui). Tout cela, c’est l’avers de la médaille, mais l’envers est sombre. Courbet n’envisagera pas le mariage, il ne reconnaîtra pas leur fils Émile, il ne l’emmènera pas dans ses voyages, et encore moins à Ornans, où il effectue de longs séjours (il n’assiste pas à la naissance de son fils). Il laisse ses deux sœurs agresser physiquement Virginie à son domicile en la traitant de putain. Finalement, n’en pouvant plus de solitude et sentant que ses charmes vieillissants sont définitivement sans effet, elle va passer Noël 1851 chez sa sœur à Dieppe et n’en revient pas. Elle mourra aux hospices civils à 57 ans.
Mais le livre ne s’achève ni sur cette mort, ni sur celle de Gustave Courbet, survenue en Suisse 20 ans plus tard. Pierre Perrin entend bien qu’il incite à une réflexion sur l’art et la littérature, sur leurs aspects glorieux et dérisoires. Il laisse son lecteur dans une maison de retraite comtoise où un vieux paysan raconte en 2018 comment dans sa jeunesse, dans un grenier où il était monté folâtrer avec sa promise, il avait découvert une centaine de dessins de Courbet, à la famille duquel avait appartenu la maison. Et comment le jeune couple, révulsé par leur obscénité, sans se soucier même de ce qu’aurait pu lui rapporter une telle trouvaille, les a brûlés jusqu’au dernier. L’auditoire approuve ce geste héroïque. Pierre Perrin ne commente pas. Mais on songe à la réflexion désabusée, scandaleuse pour les lettrés que nous prétendons être, de Rimbaud ayant renoncé à son œuvre : « C’était mal ».

Jean-Yves Debreuille, note du 28 juin pour paraître dans la revue Europe

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