Le Modèle oublié lu par Max Alhau [éd. Laffont, 2019]

Max Alhauin revue Diérèse n° 77
à propos du Modèle oublié, éditions Robert Laffont, avril 2019

Le Modèle oublié [couverture]Si les œuvres de Gustave Courbet sont bien connues, il n’en va pas de même pour celle qui fut sa compagne, Virginie Binet. Dans ce roman, qui est aussi la relation d’une histoire, Pierre Perrin entraîne le lecteur de 1841 à 1877 pour évoquer la destinée de Virginie et celle de Courbet, tous deux si opposés dans leur conception de la vie et leur caractère. Avec ce livre d’une rigoureuse documentation apparaissent deux traits singuliers : la constance de Virginie dans son amour envers Courbet puis envers son fils, Émile, et l’inconstance du peintre : certes il aura aimé Virginie mais cet amour n’aura pas duré. Il aura été ce voyageur égoïste refusant de présenter Virginie à son père et à ses sœurs et de reconnaître son fils. Sa seule constance aura été celle de conquérir la gloire par sa peinture. À cela il aura su s’employer.
Pourtant, comme Pierre Perrin le note, le coup de foudre entre les deux jeunes gens est manifeste malgré leur différence d’âge : Virginie a presque 33 ans et le jeune Gustave, 22 ans quand ils se rencontrent à Dieppe en 1841. À cette époque Gustave est un inconnu dans le monde de la peinture. Venu d’Ornans à Paris, il suit des cours de peinture et ne cache pas ses ambitions. Lorsque Virginie s’installe avec lui à Paris, c’est pour elle le bonheur par la passion qui se révèle à elle. Gustave n’oublie pas Virginie qui figure dans de nombreux tableaux : Walse, La Liseuse endormie, La Blonde endormie, L’Atelier du peintre. La naissance d’Émile semble affirmer l’amour de Gustave pour Virginie. Pourtant, comme le note Pierre Perrin, le peintre ne cesse de songer à sa réussite, à ses errances à travers la Belgique, à ses séjours à Ornans. Les rencontres sont nombreuses : Baudelaire dont Courbet ne lira jamais rien, Champfleury, Proudhon, dont il espère des retombées.

Pierre Perrin qui n’oublie jamais l’Histoire rappelle les événements de 1848 avec leurs conséquences économiques et politiques qui n’empêchent pas la reconnaissance de Courbet grâce à ses expositions aux différents Salons, à ses tableaux dont la qualité est reconnue : Une après-dinée à Ornans, Les Casseurs de pierres, Un enterrement à Ornans. Le peintre ne ménage pas ses forces pour conquérir la gloire. Pendant ce temps, Virginie et son fils Émile souffrent de l’absence de Gustave qui se soucie plus de sa peinture que des siens. La jeune femme se sent abandonnée et ne proteste pas, mais quand il peint : Les Demoiselles de village faisant l’aumône à une gardeuse de vaches dans un vallon d’Ornans où figurent ses trois sœurs, on comprend que Virginie est loin de ses préoccupations et de ses sentiments. Elle sait que la passion de Gustave s’est éteinte : seule la réussite de son fils Émile, admis dans un atelier de sculpture sur ivoire, la soutient mais elle n’attend plus rien de la vie. Elle meurt à 57 ans, aux Hospices civils de Dieppe, solitaire.
La suite, Pierre Perrin la réserve à Courbet dont l’ascension se poursuit autant que ses nombreuses œuvres. Il traverse les périodes troubles que connaît la France : la Commune à laquelle il participe avec la destruction de la colonne Vendôme tandis qu’Émile « le fils ignoré de Gustave » meurt en 1872 à 24 ans provoquant l’émotion de son père dont les ambitions picturales, le goût pour les biens matériels s’accentuent. Ce contraste entre ce que fut la passion sincère, la tendresse de Virginie et l’égoïsme, la rudesse, voire la vulgarité de Courbet caractérise ce récit toujours fondé sur faits avérés. Quant à l’effacement de Virginie de cette histoire il sera concrétisé par une sœur de Courbet, Juliette qui, dans un accès de colère, brûlera toutes les lettres de Virginie qu’elle n’avait pourtant jamais rencontrée.
Il faut dire notre reconnaissance à Pierre Perrin qui dans ce roman livre au lecteur un pan de l’histoire de Courbet et met justement en valeur une femme exemplaire, Virginie Binet, dont l’amour pour Courbet n’a jamais failli malgré la souffrance, l’abandon dont elle a été victime.

Max Alhau, note du 17 avril parue dans la revue Diérèse n° 77, septembre 2019

Page précédente —  Imprimer cette page — Page suivante