Jean Pérol a lu le Modèle oublié, Robert Laffont, 2019

Jean Pérol lit Le Modèle oublié
roman, éditions Robert Laffont, avril 2019

Un modèle oublié, un Courbet inoubliable

Le Modèle oublié [couverture]

Le lancement du roman de Pierre Perrin, le 10 Avril, à la librairie Gallimard du boulevard Raspail, a été une réussite. Du monde, une organisation percutante, un public varié et attentif, un écrivain sachant parler de son nouveau roman, Le modèle oublié, ayant pour sujet Courbet et son amour pour la douce Virginie Binet, modèle qu’il abandonna, après tant d’années passées ensemble, ainsi que leur fils, tous deux livrés à l’oubli du temps et effacés des tableaux du maître. Une bonne soirée, si j’ose dire, pardon Virginie. Et la preuve, une fois de plus, que Courbet intéresse encore et suscite toujours les débats, lui qui, depuis qu’il existe, avec sa peinture, ses amours et ses idées, a été constamment un enjeu dans notre société française.
Qui se souvient encore, dans les années cinquante, de ces méchants combats entre l’art réaliste et l’art pour l’art, où des intellectuels se fusillaient à coups de Courbet ? Ce n’est pas si loin tout ça. Georges Besson dirigeait les manœuvres picturales. Aragon, avec son livre, L’exemple de Courbet, avait planté notre peintre au milieu des empoignades et des calculs stratégiques staliniens sur l’art engagé, aussi faux, aussi ennuyeux, que celui du cinéma français contemporain. Bis repetita placent. Mais Courbet introduisant avec le réel le peuple et le prolétariat sur la scène de la peinture, pour l’art engagé, c’était le pied ; pour la rive opposée, c’était l’ennemi. Les années passant, tout ça, Fougeron, Besson et les autres, ça s’est tassé, usé. Exit Courbet. Il n’était tout de même pas l’origine du monde ! Eh bien si, malheur, il l’était encore !
Avec son fameux tableau parti tout d’abord se cacher derrière un rideau vert islam dans le palais d’un riche ottoman musulman, puis tiré des cachoteries partagées entre élites devant un placard-cachot d’un psychiatre mondain parisien, puis jeté étrangement, sans transition, juste après les libérations sexuelles des soixante-huitards, sous les projecteurs du musée d’Orsay, aux curiosités publiques d’une nation qui par ailleurs ne plaisante pas avec la pudeur, Courbet, vingt ans plus tard, revenait sur la scène, cette fois en obsédé sexuel macho, et c’était reparti. Politique, sexe et réalité : difficile de se passer de Courbet. Encore une bonne raison, pour Pierre Perrin, d’en faire un roman passionnant, qu’il n’a pas manqué, y mêlant avec subtilité les ombres d’un amour sacrifié au cours des combats du temps.
De l’affrontement de Courbet avec le réel, ce tableau, L’origine du monde, était le point oméga, la flèche finale. Avec le réel, et son déni, la société dirigeante bien élevée a toujours eu des problèmes, des hypocrisies, a toujours, comme on dit, tourné autour du pot. Dès le début de son travail avec la réalité, il a tourné chaque fois un peu moins autour, a voulu pousser jusqu’à l’extrême de ce qu’on lui reprochait, jusqu’au bout possible du réel à dévoiler. Et pourquoi pas jusqu’à la fente, jusqu’à la chatte, jusqu’à l’origine du monde et ses brûlures, jusqu’au grand trou noir dévorant dans l’espace mental des hommes ? Y aller, la peindre, plein cadre, s’y enfoncer, plein pot, sans tourner autour. Plus d’esquives, plus de manières, le réel à nu et à cru. Fin du chemin et de l’audace. Fatigue. Combat achevé. Fin de la réalité, des délires, et de la réalité des délires.
De Courbet, Manet en procède, et après tout ce qui va s’ensuivre. Jusqu’à Courbet, la réalité ne pouvait se chercher, se deviner que sous les voiles des allégories antiques et des sujets religieux ou historiques admis. Si de temps en temps on l’admettait nature, elle devait être morte. C’était d’ailleurs le nom qu’on lui donnait en France. Après Courbet les voiles allégoriques se portent mal. Il faudra attendre Picasso pour les voir réapparaître – hélas ! –, raides et écorcheurs, avec Guernica ou La guerre en Corée. Mais pour Courbet, plus de ruses, plus d’excuses, va-t-il asséner à coups de pinceaux. Courbet, par son enfance de petit paysan jurassien, en a vu d’autres, de natures vivantes. Il veut que ça cogne, il veut que ça glorifie. Le monde réel s’avance. À en avoir les yeux pochés. C’est vrai qu’avant lui vous n’avez jamais vu de tels nus, de tels seins se soulever, de telles peaux douces faire monter la lumière au dessus de leur Sommeil. Et il le sait, et il s’en vante, que jamais personne n’a peint les femmes réelles comme lui.


Pas de repos : il va encore aggraver son cas dans le beau monde. Devenir ce salopard de Courbet communard. Après avoir imposé l’origine du monde et son obscure obscénité, aurait-il été de plus, comme se livrant à son insu à un geste manqué, l’abatteur du phallus napoléonien ? Le castrateur de la place Vendôme ? Le tueur de la colonne de nos gloires ? Érection et castration dans les bureaux de la Commune. Puissance de la fente, effondrement de la colonne, tout pour être maudit et poursuivi jusqu’à la fin de sa vie, coupable ou pas. Ses écarts d’absolu et d’amour, on va le lui faire payer cher, au petit plouc qui a osé refuser la Légion d’honneur proposée par Napoléon III. Sans parler du bonheur des médiocres de tenter de ruiner un peintre trop riche.
Pierre Perrin, dans son roman, va vous guider dans les arcanes de cette création et de la vie de Courbet. Son style précis, solide, sensuel, inventif quand il le faut, vous rend l’explication agréable au fil des chapitres bien enchaînés. Un livre qui s’appuie par ailleurs sur une liste de documents impressionnante, ce qui ne gâche rien. « Qu’est-ce qu’un roman, demandait Aragon, sinon une machine à montrer comment marchent les têtes ? » Pierre Perrin montre dans ce livre comment marchait celle de Courbet. Son livre s’éloigne donc de la biographie et se révèle bien être un roman. Personnellement je regrette un peu que Perrin, trop modeste, pudique ou trop prudent, n’ait pas osé montrer, pour donner d’autres échos à son ouvrage, comment cela marchait aussi dans la sienne. Mais peu importe, c’est un livre réussi, qui vous entraîne et vous pousse à tourner les pages. Et qui sait aussi, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, vous faire douter sur l’homme Courbet. Génie touchant, mufle sans cœur ? Défenseur des pauvres, amoureux de l’or ? Bohème provocant, bourgeois conformiste ? Était-il lui aussi un homme double ? On veut être comme ci, votre époque vous fait comme ça, et au cœur de l’artiste les deux s’entretuent. La lecture de ce roman fait souvent se poser la question : peut-on être un flamboyant créateur et un sombre bonhomme ? Et celui qui se cache n’est-il pas le protecteur de celui qui s’expose ?
Dans Allégorie réelle, intérieur de mon atelier, le double de Courbet efface Virginie. Il l’aimait, elle l’aimait et acceptait tout de lui, mais quoi, elle n’était pas sortable, pas dans les codes de l’époque, trop popu, trop dieppoise sans dot, trop modèle d’atelier pour pouvoir figurer dans son atelier. Alors il la fantomise et met ses traits aimés dans le médaillon en stuc accroché dans la pénombre en haut du mur, au dessus de ses toiles. Pas trop loin de lui, Baudelaire, autre homme double aussi et, de plus, double de Courbet, sa négation. Dans le vide qui se trouve à côté du poète, Courbet avait peint Jeanne Duval ; Baudelaire lui a demandé de l’effacer. Sans doute pas conforme, elle aussi, trop mulâtresse et trop stupide aux yeux du double de Baudelaire pour afficher sa maîtresse. Qu’en dirait maman, et l’Académie ? Ainsi va l’histoire des hommes doubles. Nous n’en avons sans doute pas encore fini avec vous, Monsieur Courbet.
Raison de plus de lire ce roman lucide et batailleur de Pierre Perrin, qui est un « pays » de Courbet. Un enfant de Chassagne dans le Doubs, dont le peintre nous a même laissé une toile, Les communaux de Chassagne au soleil levant. Dans les prés de ces hauts plateaux jurassiens, Pierre Perrin a lui aussi, en son enfance, à sa manière, appris à voir et à se débarrasser des illusions artistiques d’époque, comme il nous l’a montré dans ses critiques de poésie à La NRf du temps de Réda, et dans sa revue littéraire Possibles, où il continue sans faiblir ses amours et ses combats.

Jean Pérol, 25-26 avril 2019, note parue dans Les Hommes sans Épaules n° 48, septembre 2019 [pages 272 à 275]

« Les livres de Jean Pérol, poète et romancier, sont précieux, comme le sont les amis fidèles et exigeants. De la liberté, de l’amour, de la vie, Jean Pérol sait dire toute la beauté, l’émotion et la déchirante issue. À la bêtise et à la haine, sa poésie répond avec véhémence, générosité et intransigeance. Lire et relire Le soleil se couche à Nippori, clamer sa lettre à Adorno, vibrer à la lecture de Libre livre et enfin, le coeur serré, se plonger dans cet Infini qui va bientôt finir. » [Coup de cœur de la Librairie du Rivage 82 Bld Aristide Briand 17200 Royan, le 21 mars 2018]

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