Le Modèle oublié lu par Hennie Claude [éd. Laffont, 2019]

Lecture de Hennie Claude
à propos du Modèle oublié, éditions Robert Laffont, avril 2019

Le Modèle oublié [couverture]Cher Pierre, voici mon interminable et atypique retour de lecture sur Le Modèle Oublié. Je ne ferai pas dans la flagornerie, ce qui rendrait mon commentaire inutile. Alors, comme toujours, pardon pour la franchise. Je me suis permise de lire les autres critiques, très bien. La mienne risque d’être beaucoup plus décousue et de créer un certain mécontentement général. J’assume.
En premier lieu, je n’ai pas de points de comparaison sous cette rubrique. Le Modèle Oublié, Roman. Roman ???!!!! J’avais parcouru L’Allée du Roy en diagonale il y a bien longtemps, n’ayant pas d’affinités avec Françoise d’Aubigné. Donc, ça ne compte pas. Peintre, je le suis, oui. Des biographies historiques, j’en ai écrites et j’en ai avalées par kilos. Mais une biographie sous forme de roman, pas encore. Je m’attendais à trouver le grammage des toiles de Courbet, ses fournisseurs, sa façon de créer ses pigments, des appels de notes, des dates, de longs paragraphes sur les événements politiques. Eh bien, non ! Éjectée brutalement de la planète « Rigueur », j’ai atterri en douceur sur un duvet plus léger. J’ai commencé par retirer mes lunettes de 2019 cerclées de principes qu’on ne respecte pas. Les dix premières pages sentent le trac à mille lieues. Je les connais ces fichues pages anxiogènes dans lesquelles on souhaite tellement bien faire qu’on en dénature la substance. L’écriture se détend. Première rencontre avec Gustave. Je me demande si je ne commence pas à déjà le détester. A priori, il arbore les attributs (pardon) d’un Abelard. Heureusement, non ! Me voilà embarquée jusqu’à la page 110, sans parvenir à décrocher. Oui, ça se lit comme un roman. Pas de longueurs, cela déroule comme une valse. Petite pause.
L’enterrement à Paris [titre de chapitre] m’attendait jusqu’au trépas final des protagonistes.
Il va sans dire que j’ai consulté les sources. J’ai passé un très bon moment, bien qu’un peu court. C’est bien écrit. Pas de lourdeurs comme on en rencontre souvent dans les biographies historiques. Le livre est bien conçu pour découvrir la vie du peintre sans se triturer les méninges, l’érudition est distillée et rendue accessible à tous. Le XIXème siècle est restitué intact sans longs discours. Je m’aperçois que dans la version roman, on suppute beaucoup. Certainement à raison. Que l’auteur transfère ses fantasmes sur son personnage. Une sensualité en diable. La vie non-castrée par le style académique. La vie tout court avec ses pommes de terre au lard, le vin, les couches sales, le quotidien, quoi !


Le choix de Gustave Courbet n’était pas le plus aisé. Assurément, on pourrait le traiter de cuistre. Je constate seulement que c’est un homme de son siècle, ni meilleur ni pis. La femme du XIXème siècle est alors rabaissée par l’Église. Néanmoins… Près de deux cents ans plus tard, j’ai vu les obsèques d’un Président, avec d’un côté, l’épouse légale, de l’autre, la maîtresse et sa fille. Le corso des hommes anonymes, qui abandonnent femmes et enfants, défile à l’infini. Ils n’ont même pas l’excuse d’être peintres.
Traiter du peintre Courbet, une gageure ! Manifestement, il ne fut pas touché par la Grâce. Ses toiles se résument à des études documentaires. Ceci explique son attitude exubérante. Trop de concentration, trop de temps passé sur ses ouvrages, trop de trop. D’où cet appât du gain en dédommagement et ce besoin irrépressible de se défouler. Il n’a pas eu le temps d’apprendre assez pour passer à des formats plus raisonnables, ni à corriger des défauts parfois criants.
S’il est arrogant ? Mais bien sûr ! Nombre de peintres le deviennent, passée une certaine maîtrise, moi y compris. Égoïste ? Pas plus qu’un premier violon. Il se voulait à contre-courant ? Aujourd’hui, il marquerait les esprits. Au XIXème siècle des macérations, de la contrition, de la misère élevée en vertu et du Romantisme outrancier, je le répète, c’est un homme de son siècle. Individu immature, artiste inachevé. Eût-il su lâcher prise ! Il aurait accompli des chefs-d’oeuvre. L’alcool lui a volé les toutes petites années nécessaires à leur réalisation.
J’en reviens à l’ouvrage qui m’a tant enchantée. Désolée, même à l’écrit, la peinture est une passion qui déborde des pages. De ce fait, je ne peux en aucun cas blâmer Gustave Courbet. Pierre Perrin n’a pas dressé le portrait d’une mauvaise personne, mal intentionnée. Il a décrit un peintre qui menait une double vie. Certes, Virginie et Émile en ont souffert. Hier, pas plus qu’aujourd’hui, ne se mélangent les classes sociales. Le destin de ses sœurs confinées à Dieppe a poussé la jeune femme à s’émanciper. Mais la liberté se paie comptant. Elle s’est gravement trompée en tolérant toutes les frasques de son amant. Il n’y a rien à espérer d’un homme auquel on cède tout, sinon l’ingratitude. Les absences de Gustave devaient parfois sonner comme des trêves. Qui supporterait longtemps de voir son conjoint rentrer régulièrement ivre comme un goliard ? Virginie a commis l’erreur de s’oublier elle-même en premier lieu. Leur lâcheté et les conventions sociales que Gustave ne rejette qu’en paroles ont mené à l’inéluctable. Prétendre que la femme d’un artiste ne peut que récolter du malheur et se sentir sacrifiée, non ! Si le conjoint est, au moins plus égoïste que lui, guère de chagrin. Madame Goethe l’a bien compris.
Ces considérations me semblent être au coeur du livre de Pierre Perrin. Toutefois, faire tenir un thème aussi universel, la carrière du peintre et les insurrections de Paris en 211 pages sans susciter une seconde d’ennui, c’est un prouesse. Je recommande chaudement ce livre. On apprend beaucoup en éprouvant un vrai plaisir à de lire. Désolée, je ne sais pas faire court.

Hennie Claude, sur Le Livre des Visages, 21 juillet 2019

Hennie Claude est l’auteur de Robert III d’Artois, l’homme sali aux éditions de La Bruyère, 2007.

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