Alain Nouvel lit Le Modèle oublié, roman, Robert Laffont, avril 2019

Alain Nouvel, Une tendresse sans pitié
Lecture de Le modèle oublié, roman de Pierre Perrin, éditions Laffont, avril 2019

Le Modèle oublié [couverture]Dans le roman de Pierre Perrin, Le modèle oublié, dès le titre, le masculin gomme et masque un féminin qui le hante et l’habite. Pierre Perrin, dans « son Courbet » parle en effet moins du peintre que de son ombre, celle qui fut sa muse, son inspiratrice, sa maîtresse, la mère de son enfant, et dont l’existence, ensuite, fut minorée, voire ignorée, à cause de la négligence du peintre, de la sottise de sa famille et la méchanceté de ses sœurs. Il s’agit donc de redonner une humanité au féminin à ce peintre qui semblait singulièrement en manquer. Et, ce qui est bel et bon, c’est que ce soit un homme du XXIème siècle, un écrivain, qui révèle ce qui fut si longtemps occulté. Comme d’autres écrivains fascinés par le passé révolu et par les énigmes que peuvent sertir les vies de grands artistes, Pierre Perrin part à la recherche d’une femme cachée, d’un féminin « interdit » ou secret. Derrière la réussite du Marin Marais de Quignard avec Tous les matins du monde, il y avait Madeleine, la fille aînée de M. de Ste-Colombe, qui montrait à Marin, par amour pour lui, les renversements d’accords jalousement protégés par son père ; l’accomplissement pictural de Rembrandt, selon Claude Louis-Combet n’avait été possible que grâce à la présence aimante et sainte, quoiqu’effacée, de la sublime Hendrickje Stoffels, laquelle avait donné son visage à la belle Bethsabée du maître[1]. Ici, c’est Virginie Binet, femme de dix ans plus âgée que Gustave, originaire de Dieppe, que Pierre Perrin suppose avoir accompagné en secret son génie pendant plus de dix ans.
Mais voici que surgissent Baudelaire et Jeanne Duval, comme si on y était, campés avec une crudité et une vie incroyable, deux dandys qui se déchirent et qui brûlent leurs vies par les deux bouts. Voici passer Victor Hugo à l’enterrement de Balzac, Théophile Gautier, en critique d’art vachard et pointilleux, mais si perspicace quand il s’agit de saisir la portée des vers de son ami Baldarius, le grand Baudelaire, Flaubert, à la dent si dure quand il s’agit de juger, de toute la hauteur de son mépris de classe, un gueux de la culture ! Pierre Perrin a le talent de ressusciter les morts, de donner à leurs fantômes une vraisemblance troublante, des couleurs provocantes et parfois, quand il le faut, criardes. Le narrateur, d’ailleurs, paraît souvent, non sans insolence, au détour d’une remarque, dans une parenthèse : « Aurait-elle oublié sa lecture de Balzac, le soir où Gustave avait pris la place de Vandenesse (et le lecteur la fin de mon premier chapitre) » (p.90), ou à l’occasion d’un bon mot : « Le développement des voies ferrées va bon train » (p.75) ou bien : « Pour hâter sa sortie, il fait valoir une nécessité qui n’est pas sans fondement. Des hémorroïdes le vrillent […] », d’un bonheur d’écriture cocasse : « Les Baigneuses déclenche une tempête d’encriers. » (p.149) ou bien quand, malicieusement, il mêle à sa prose des vers de Baudelaire : « L’angoisse atroce, despotique, mine ses muscles, broie ses reins ». Le texte de Pierre Perrin est ourlé de ces jeux érudits et de ces clins d’œil, lesquels ne gomment rien de l’émotion qui passe, par ailleurs, dans ses phrases. C’est que ce roman conte deux histoires, celle d’un peintre à succès mais homme malheureux et peu clairvoyant dans son cœur, délaissant injustement sa compagne, et celle d’un déni de justice que le narrateur, détective et justicier, entend dénoncer et réparer par une résurrection imaginaire. Ces deux histoires se tressent et ne peuvent se séparer l’une de l’autre : « C’est d’ailleurs pourquoi ce roman rend à ces deux êtres[2] la place qui leur revient de droit. » (p.153), grâce à la correspondance entre Ansout et Courbet.


Ce faisant, le narrateur de ce roman pénètre à son tour dans la fiction au moins autant qu’il fait pénétrer ses deux personnages, effacés des biographies de Courbet, dans la réalité de la vie du peintre. Et ne pourrait-on pas retrouver l’une des images de ce narrateur chez ce peintre sculpteur, Pierre-Adrien Graillon, que Virginie, une fois revenue à Dieppe, visite puis fréquente ? Une sorte d’anti-Courbet, humble, ignoré, « Il reste dans le rang, solitaire. Courbet peut se permettre, lui, d’incarner l’opposition. […] Chez Pierre-Adrien, la misère est intime, vécue, à mille lieues de l’anecdotique […] Courbet s’écoutait tellement. » Il est bien possible que l’un des messages de ce roman soit celui-ci : comment un grand artiste, ayant désiré les honneurs et la reconnaissance et s’étant consumé pour les obtenir peut-il prétendre sans imposture représenter les humbles, les ignorés, les miséreux, les va-nu-pieds ? La véritable misère ne peut avoir de témoin à sa taille, elle devient forcément spectacle chez le peintre ou l’artiste au talent reconnu.
Pour finir, le roman de Pierre Perrin essaie de répondre à la question qui sert de titre à son chapitre 18 : « Que reste-t-il d’une existence ? » Quelques sentences lapidaires répondent à la question : à propos de l’ami de Courbet, Urbain Cuenot, mort en 1867, il est dit : « Nul acte, nulle œuvre, nulle mémoire ! Hormis son château, il ne laisse rien ni personne derrière lui. Il n’existe plus. » Or, Pierre Perrin a voulu, dans un geste paradoxal et très émouvant, donner tout de même une existence à deux personnages qui n’avaient rien fait de mémorable : Virginie et son Émile, une mère et son fils. Pour le lecteur d’Une mère, le cri retenu, il n’y a aucun hasard dans ce choix. D’ailleurs, l’imagination du romancier lui permet quelques scènes hallucinées, comme celle où Émile croise deux enfants mourant de faim, comme dans un cauchemar, ou encore ce moment où Gustave, pris de vomissements et pleurant sans rien savoir de ce que son fils est devenu, fait inconsciemment le deuil de son décès. Pourquoi ce geste est-il paradoxal ? C’est que, pour donner de la réalité à ceux qui ne furent rien ni personne, le seul moyen, c’est d’inventer à ces disparus une chair imaginaire. Nos consolations, comme nos œuvres d’art, sont des leurres. Dérisoires, mais nos plus belles ombres…

Alain Nouvel, Une tendresse sans pitié, note de lecture, 1er avril 2019

[1] Bethsabée, au clair comme à l’obscur
[2] Virginie et Émile [note de l’auteur de l’article]

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