Parme Ceriset, statut après lecture du Modèle oublié, le 4 juin 2019

Lecture de Parme Ceriset
à propos du Modèle oublié, éditions Robert Laffont, 2019

Le Modèle oublié [couverture]J’ai découvert Le Modèle oublié par l’intermédiaire de la page Facebook de l’auteur, et j’ai eu envie de le lire car l’histoire de l’art ne peut être appréhendée de meilleure façon qu’en s’intéressant aussi aux hommes et aux femmes qui ont contribué à l’écrire. S’immerger dans la vie d’un artiste, en l’occurence un peintre, permet de redécouvrir ensuite toute son œuvre avec un regard neuf et un éclairage différent.
Dès les premières pages, j’ai été immédiatement subjuguée par le style à la fois juste, vivant et percutant de Pierre Perrin. Le présent de narration favorise une immersion complète dans le récit. On y pénètre comme au sein d’une fresque qui se dessine peu à peu, ressuscitant un contexte et une époque, en l’occurence les milieux artistiques du dix-neuvième siècle.
La magie du voyage opère : on devient Virginie, cette fille de cordonnier qui à 33 ans, après avoir refusé tous ses prétendants, fait la rencontre qui va changer sa vie : celle du jeune peintre Gustave Courbet, qui a onze ans de moins. Le charme opère instantanément entre eux et ils vivent une relation passionnelle, charnelle, teintée de complicité.
Le talent de Pierre Perrin, c’est de nous faire rentrer immédiatement dans la psychologie des personnages. On entre en eux presque à notre insu, de manière naturelle. C’est à cela d’ailleurs que l’on reconnaît à mon sens la marque d’un grand écrivain.
Virginie se laisse enivrer par les paroles du séducteur et accepte lui servir de modèle pour ses dessins. Gustave enchaîne les apprentissages et les copies de tableaux de maîtres et son talent commence à être reconnu. Lorsque Gustave est loin d’elle, Virginie attend ses lettres avec impatience, Elle l’a dans la peau. Mais peu à peu Gustave s’éloigne et ses absences sont de plus en plus longues car il fait passer son art avant tout le reste, c’est son absolu, le sens de sa vie. Sa carrière artistique ne doit être entravée par aucun lien humain, aussi fort soit-il. Pourtant, il en souffre lui aussi parfois, cette solitude lui pèse mais elle est nécessaire. Il semblerait que cela relève d’un irrépressible élan de liberté, incontrôlable, « indétrônable », plus fort que tout. Il n’est pas non plus d’une fidélité à toute épreuve. Mais Virginie trouve une compensation à cela dans les magnifiques toiles et dessins qu’il fait de leur couple, Les amants dans la campagne, sentiments du jeune âge, Paris.


Courbet est ambitieux et en peinture il s’aventure sur tous les terrains : portraits, peinture de genre, paysage , nature morte.
Il se lance le défi de peindre une grande toile qui le fera connaître et en effet c’est un grand succès. Entre-temps Virginie lui a donné un fils, Émile, dont Gustave prend plaisir à s’occuper de temps à autre, même s’il ne se sent pas réellement investi par la paternité. Mais suite à une nouvelle déception, Virginie quitte Gustave.
Ce que j’ai trouvé intéressant dans cet ouvrage, c’est qu’en plus de constituer un remarquable témoignage d’une époque (élections de Louis Bonaparte, émeutes réprimées dans le sang, relations entre les peintres et les poètes notamment entre Courbet et Baudelaire ), il permet aussi de voir la progression d’une carrière artistique.
Il permet surtout d’ouvrir les portes à une réflexion passionnante sur le rapport que l’artiste entretient avec son art, entre passion et dépendance, entre fusion et addiction, entre liberté et asservissement.
Il soulève enfin une dernière question fondamentale : peut-on vraiment résumer la personnalité d’un homme, en l’occurence Gustave Courbet, à un qualificatif comme « égoïste ». N’est-ce pas là un raccourci un peu rapide, même si bien sûr nous sommes tous tentés de le faire, si l’on songe au délaissement dont ses proches ont fait l’objet à certaines périodes de sa carrière, alors même qu’ils avaient parfois tant sacrifié pour lui…
Et en même temps, de nombreux passages du livre semblent opter pour l’hypothèse suivante : Gustave Courbet aurait lui aussi souffert de cette mise à distance, et même si ses proches lui manquaient, il n’a pas su les retenir car il était dévoré par son art, pris dans un engrenage.
Tout peut se résumer à la question que pose Pierre Perrin en fin de livre : « Que reste-t-il d’une vie ? ». Je pense en effet qu’il restera cette fresque sublime de tous nos instants vécus, les plus sombres et les plus lumineux, tous ces instants qui furent notre éternité. Et je terminerai en remerciant Pierre pour ce livre magnifique. Comme l’écrit René Char : « Si nous habitons un éclair, il est le cœur de l’éternel. »

Parme Ceriset sur Le Livre des visages, 4 juin 2019

Parme Ceriset, un roman dans ses tiroirs, publie des poèmes et autres textes sur son blog, La plume Amazone.

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