Le Modèle oublié lu par Danièle Secrétant [in Factuel.Info, 16 octobre 2019]

Danièle Secrétant, À la recherche de Virginie Binet
à propos du Modèle oublié, éditions Robert Laffont, avril 2019

Le Modèle oublié [couverture]

Pierre Perrin a, au moins, une parenté géographique avec Gustave Courbet, puisqu’il habite tout près d’Ornans. Si l’on sait tout, ou à peu près, de l’œuvre du peintre et de sa vie, que sait-on de Virginie Binet qui fut son premier grand amour, avec qui il vécut un peu plus de dix ans, et avec qui il eut un fils, Émile, qu’il ne reconnut jamais ?
Ce roman s’appuie sur nombre de documents, sauf en ce qui concerne Virginie Binet. Pour la sortir de l’ombre, Pierre Perrin a dû inventer, pressentir, débusquer la compagne de Courbet dans certains tableaux, dans plusieurs croquis, il s’est plongé dans une époque, il a cherché dans la littérature la façon dont les femmes étaient considérées… De cette exploration du XIXème siècle,  l’homme Courbet ne sort pas grandi, à nos yeux d’aujourd’hui. À sa décharge, peut-on dire qu’en ce qui concerne ses relations avec les femmes, il était un homme de son temps. C’est-à-dire peu brillant, considérant qu’elles n’étaient, au mieux, qu’objets décoratifs, souvent objets utilitaires…
Merci donc à Pierre Perrin de ressusciter Virginie Binet. Opération difficile parce que le manque de documents est criant, que la correspondance amoureuse de Courbet avec celle qui deviendra sa compagne et une de ses modèles, a été détruite par Juliette, une des sœurs de Courbet, dont on peut dire qu’elles étaient de vraies pestes. Des grenouilles de bénitier confites en dévotion. Dans le roman, elles vont jusqu’à menacer Virginie et son fils, les battre, dans l’appartement parisien alors que Gustave est absent.
« Dans le même temps, Virginie ouvre à deux femmes qui tambourinent à sa porte. La plus jeune – vingt ans, la bouche en pied-de-biche – la fait reculer sous un déluge d’insultes, de coups, de cris : - Regard’ moi c’te vieille garce de sale putain ! Espèce de salope ! […] T’vas nous rendre Gustave. On va t’faire vomir tes tripes et t’arracher enfin ta raclure !... »
La scène est violente. Émile, armé d’un balai s’interpose. Il n’a pas tout à fait quatre ans.
« La furie lui arrache le manche des mains, le gifle et, comme il se rebelle encore, elle lui porte un coup de poing sur la tête doublé d’un coup de pied dans l’estomac. L’enfant tombe à la renverse et ne peut même pas geindre, la respiration coupée. […] Virginie a vu scintiller de la haine dans les regards qu’elle a croisés. Elle a vu les yeux qu’elle hait, elle aussi sur les toiles de Gustave. Le visage ingrat est sûrement celui de Zélie, la cadette des Courbet. Juliette, l’autre sœur assassine, s’est crue le bras de Dieu. […] – Pourquoi elles nous veulent du mal, maman ? demande Émile entre deux sanglots ? » Virginie ne dit rien de cet épisode sordide à Gustave, lorsqu’il rentre. Émile, lui, raconte la scène à son père. Courbet « passe à d’autres racontars. Tandis que le soir efface les soucis à la faveur des retrouvailles que tous deux veulent heureuses, elle admet qu’il ne veuille rien savoir. »
Absent, Courbet l’est souvent, pour de longs séjours à Ornans, en particulier. Ornans où il n’emmènera jamais Virginie, jamais Émile, son fils. Il voyage aussi en compagnie de son ami Champfleury à Bruxelles, Malines, Anvers, Termonde, Bruges, Ostende… « Ces couples d’hommes sur les routes ne dérangent personne à l’époque. Ces années-là, Flaubert ne voyage-t-il pas tout son soûl avec Maxime du Camp ? »
La seule réalité qui vaut serait-elle celle que le peintre fait vivre dans son tableau ?
Ressuscitant Virginie Binet, Pierre Perrin ressuscite aussi une époque, un milieu, ses grands personnages, certaines pensées qui avaient cours. Sans oublier l’épisode sanglant de la Commune, ou Courbet est élu président de la commission des arts. On connaît la suite. La colonne Vendôme, l’exil à La Tour de Peilz… Dans son roman, Pierre Perrin invite également à revoir d’un autre œil certains tableaux. Après avoir lu Le modèle oublié, nul doute que quiconque regardera L’atelier du peintre, allégorie réelle déterminant une phase de sept années de ma vie artistique, portera une attention particulière au modèle nu derrière le peintre, et à l’enfant qui regarde le peintre/père d’un regard que l’on devine si admiratif.
Sur la couverture du livre, tel que le tableau est cadré, l’image centrale est celle d’une famille harmonieuse. Mensonge ? Ou alors, la seule réalité qui vaut serait-elle celle que le peintre fait vivre dans son tableau ? Courbet, tout à sa tâche, semble dialoguer avec son modèle Virginie. Elle regarde, la tête un peu penchée, ce que Gustave lui désigne du pinceau. Il y a une sorte de construction ascendante, de l’enfant vers la mère, en passant par le père/peintre. Ou une construction descendante, de la mère vers l’enfant, en passant par le peintre/père. Sur le tableau en cours de réalisation, un paysage de la vallée de la Loue, où Virginie et son fils n’iront jamais. Mais dans cette scène, dans cet atelier, le peintre trouve le moyen de les y inclure quand même. Autour d’eux, le reste de la société telle que Courbet l’a définie. Cela, on ne le voit pas sur la couverture du roman. Un choix judicieux.. Lorsque Courbet peint ce tableau, Virginie ne vit plus avec lui, Émile non plus. Dans une lettre à Champfleury dans laquelle il exagère la durée de leur vie commune, (quatorze années au lieu de onze) le peintre, écrit Pierre Perrin, « atteste encore l’importance qu’il reconnaît à Virginie dans sa vie, l’existence de son fils, et il confirme leur présence, à tous deux, sur la toile de L’Atelier. » 


 Courbet est un homme fougueux. Il veut révolutionner la peinture, il veut se faire un nom, il veut gagner de l’argent. Il l’est aussi dans l’intimité, avec Virginie. « Il la maroufle mieux que la toile. Comme autant de charges de la brosse, du couteau, des pinceaux, ses doigts prennent possession de sa Dieppoise. Il le lui confirme, entre deux baisers. Il commente le moindre de ses actes ; il a le verbe en goguette ce soir. – Je te respire, je prends la vague, toujours plus fort, plus haut, ma reine. […] Le cimeterre est doux, qui emplit Virginie, la secoue. Elle crie, sans plus songer à Émile, qui les aime tous les deux, sans avoir peur de rien ni de personne. Elle bout de tendresse. Elle existe encore ; il pense à elle dans ce mouvement de machine humaine. »
« Courbet reste un Comtois, tête de bois ! Il est de ces artistes qui ne plient pas. Il s’est fixé un but ; ensemencer l’art nouveau de sa vérité et rien d’autre. Il vit ce qu’il voit ; il peint ce qu’il vit, digéré, devenu son être. En art, toute compromission est fatale, quelle que soit l’époque. Dieu mort ou vif, l’art reste sacré et l’artiste un appelé de tout son être. » L’appelé subit quand même des refus. Il enrage quand nombre de ses tableaux sont refusés au Salon officiel, en 1846. Les salons, un itinéraire obligatoire si l’on veut se faire un nom. Encore faut-il être distingué au milieu des centaines de toiles accrochées aux murs. Face aux refus, Baudelaire et Champfleury à ses côtés, Courbet envisage une riposte. Une « contre-exposition dans une salle particulière » propose-t-il.
Virginie est là, qui le soutient de façon indéfectible dans ses déboires, qui comprend ses colères. Un jour, plusieurs années après leur rencontre et son installation à Paris, avec Courbet, Virginie « lui montre que son ventre va s’arrondir. Il la pend dans ses bras d’enthousiasme et détourne la conversation. » Elle a trente-huit ans, cela fait cinq ans qu’ils sont ensemble. Il apprend que Clésinger, son ami et sculpteur comtois épouse la fille de « la célèbre Georges Sand ». Lui, Courbet, refuse de se marier. C’est une position de principe. Lorsque Émile nait, Gustave n’est pas auprès de Virginie. Plus tard, il lui dira : « Rassure-toi, ma mie, j’ai vu naître des veaux, des poulains, des agneaux et des chiens. Pour la mise bas, je n’ai rien à apprendre. Tu vas bien, j’en suis heureux. » Pierre Perrin fait dire à Courbet, et peut-être l’a-t-il dit : « Je me réjouis, ma mie, de la naissance de notre p’tit bonhomme, tu sais ! Mais de là à se sentir père… Sa descendance ne tient-elle pas tout entière dans ses toiles ? »
Quant à Baudelaire, il en rajoute une couche ! « Toujours trouble et tranchant à la fois, Charles confesse son horreur des enfants. Il élève “le chiot” au plafond et profère : - C’est étonnant combien le diable a l’urine fraîche et sent parfois l’anis ! Virginie s’efforce de supporter le sarcasme. Quelle sentence ! »
Comment Virginie Binet, née à Dieppe, a-t-elle atterri dans les bras de Courbet, sur certaines de ses toiles, et dans la capitale ?
Pierre Perrin a retracé l’histoire du destin improbable de cette Dieppoise, que rien ne destinait à devenir la compagne de celui qui deviendra un personnage incontournable du monde de la peinture. En 1841, elle a 33 ans. Elle est plus âgée que Courbet de 11 ans, vit avec ses deux sœurs et son père. Ni ses sœurs, ni elle, ne sont « en couple ni établies. C’est la norme, ou peu s’en faut. » Sa mère est morte. Peut-être trouve-t-on dans les lectures qu’elle fait alors, un début d’explication au fait qu’elle refuse les dictats de son époque. Car Virginie, à l’inverse de Gustave, s’intéresse à la littérature. Elle lit, et pas toujours des auteurs faciles, tel Proudhon, plus tard. Lorsqu’elle rencontre Courbet venu à Dieppe, « elle est en train de lire “Les scènes de la vie privée”, de M. de Balzac ; elle en est à La femme de trente ans. »

Danièle Secrétant, Factuel.info, journal franc-comtois en ligne, mercredi 16 octobre 2019

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