Le Modèle oublié lu par Paul Guiot sur le site Les Belles Phrases d’Éric Allard

Lecture de Paul Guiot sur le site Les Belles phrases
à propos du Modèle oublié, éditions Robert Laffont, avril 2019

Le Modèle oublié [couverture]La vie de Virginie ne fut pas une sinécure : son amant était doté d’un tempérament et d’un souci d’indépendance tels qu’ils primaient sur toute considération d’ordre moral ou familial. Si l’on visualise tous quelques toiles célèbres du peintre, Pierre Perrin nous apprend à mieux connaître l’homme qui fut un être doué mais arriviste, égocentrique et peu porté sur l’esprit de famille. Il finira par abandonner Virginie, même si c’est elle qui, lassée par les absences répétées du peintre, quitte le domicile. Elle ne supportait plus qu’il déserte annuellement le domicile concubinal pour aller passer l’été à Ornans, où le peintre retrouvait ses sœurs et son père qui n’ont jamais reconnu l’existence de Virginie ni de son rejeton.
Pierre Perrin nous rappelle également par le détail – jamais lassant ! – l’époque politique et culturelle tourmentée qui correspond à la durée de vie du peintre, ces années durant lesquelles la France voit se succéder, non sans heurts, la Restauration, le second Empire, la Commune. On prend aussi plaisir à côtoyer les contemporains du peintre : Baudelaire, ami de Courbet et de sa compagne, Proudhon, Hugo, Flaubert, toutes ces figures incontournables qui façonnèrent le 19ème siècle.
Pierre propose donc bien plus qu’une biographie attrayante d’un peintre hors normes, il peint aussi la fresque d’une époque où l’on traversait les rues de Paris en enjambant les barricades, pistolet au poing, pour passer du salon littéraire à l’atelier du peintre.


Au-delà du plaisir de lecture – la prose de Pierre Perrin, fluide, se laisse siroter avec bonheur -, Le Modèle oublié est le résultat d’un travail de documentation considérable. Il superpose une étude des mœurs d’un peintre tout dévoué à son œuvre géniale, à ses plaisirs de bouche et à ses fantasmes érotiques, un plaidoyer pour l’égalité des sexes (concept qui ne semblait guère émouvoir Courbet), l’existence relativement dramatique de sa compagne et de son fils – qui mourront tous deux avant lui – et l’histoire politique mouvementée de la France au XIXème siècle.
Courbet sort de ce récit un peu terni aux yeux du lecteur, du fait de son âpreté au gain et d’une morale peu recommandable. Mais n’est-il pas de mise, chez certains génies artistiques dotés d’un ego surdimensionné, de passer aux yeux de certains pour des goujats notoires ?
Je gage que le magnifique romancier qu’est David Lodge ne renierait pas cette œuvre, lui qui prône qu’un livre doit divertir son lecteur tout en lui apprenant quelque chose.

Paul Guiot, sur le site Les Belles Phrases d’Éric Allard, le 15 août 2019

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